Editorial de la Lettre de février 2019

"Mais qui a viré la cale sif’ qui tenait la lourde de La Fémis ?", par Gilles Porte, président de l’AFC

par Gilles Porte La Lettre AFC n°294

Lorsque j’ai été admis à être l’un des membres de l’AFC, je me souviens avoir été interpellé par une affiche sur un des murs de l’association… Cette affiche annonçait la deuxième édition du Micro Salon. Si je n’ignorais rien de cette manifestation publique que l’AFC organisait, une fois par an, pour présenter les derniers outils de tournage dans le domaine de l’image (caméras, objectifs, lumière, machinerie, etc.), je me demandais quel directeur ou directrice de la photographie avait eu la géniale idée de mettre à l’honneur de cette deuxième édition du Micro Salon une cale sifflet !

Toutes celles et ceux qui fréquentent les tournages connaissent cette petite pièce de bois, taillée en biseau. Elle fait partie du matériel du chef machiniste, de sa "bijoute". Il y en a toujours "à la face". Utilisée pour caler un travelling sur des rails ou sur un plancher, elle peut servir également – positionnée hors-champ ou enfoncée dans une pelouse – de marquage pour les comédiens. Les assistants opérateurs en empruntent parfois quelques-unes pour mieux juger d’une distance... Combien de cales sifflet pour incliner un miroir, un meuble, un cadre ou bloquer une fenêtre, une porte ? Ça n’a l’air de rien comme ça, une cale sifflet, mais parfois si vous tapez dedans tout peut devenir bancal !

Dans ses Pensées, le philosophe Blaise Pascal déclare : « Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde aurait changé… » Lors d’une conférence devenue célèbre, le météorologue Edward Lorentz annonce au monde entier qu’« un simplement battement d’ailes de papillon au Brésil peut déclencher une tornade au Texas… » Mais savez-vous ce qu’une simple cale sifflet mal placée peut provoquer ?

Nous, directrices et directeurs de la photographie de l’AFC, étions à moins d’un mois de notre 19e Micro Salon AFC… Nous étions en train d’échanger à propos des derniers détails concernant les premières journées de la Postproduction que l’AFC organiserait fin janvier au Forum des images en collaboration avec les laboratoires partenaires de l’AFC. Sur quel outil de postproduction, concernant les effets spéciaux, l’étalonnage ou autres, s’agirait-il de mettre l’accent ? Le pari était de taille : sortir de l’omerta que certains entretiennent parfois à la sortie d’un capteur numérique…
Alors que nous nous interrogions sur l’opportunité de mettre en avant telle ou telle image, voilà qu’un e-mail nous parvenait et modifiait sensiblement le sens de nos priorités : le plateau 1 de La Fémis ne peut être mis à la disposition du Micro Salon 2019 – comme il l’est pourtant chaque année – car ce plateau est désormais devenu le magasin où sont stockés la machinerie et le matériel électrique de l’école !
Pourquoi aucun de nous – qui enseignons régulièrement à La Fémis – n’a vu que la cale sifflet, qui maintenait entrouverte la porte de l’école, avait regagné sa caisse ? Sur une étagère du plateau 1 sans doute…

Alors, comme nous le faisons chaque fois lors de repérages, une poignée d’entre nous se déplace pour mesurer ce que voudrait dire un déménagement de ce plateau 1, le temps de notre Micro Salon. L’entreprise n’est pas insurmontable pour quiconque fréquente des plateaux de tournage… Combien de fois par jour vidons-nous des camions de 30 m3 pour les recharger en fin de journée afin d’être prêts à tourner, à un tout autre endroit, dès le lendemain ? Un appel est lancé envers certains de nos partenaires pour obtenir le prêt de véhicules et des emplacements de parking afin de stocker du matériel qui ne serait pas utilisé pendant cette semaine à l’école.
Parallèlement, nous trouvons des solutions pour ne pas entraver les tournages des étudiants… Des signaux sont lancés auprès des 140 directeurs et directrices de la photo qui composent notre association pour compter sur des énergies, des bras, des machinistes et des électriciens… Combien sommes-nous à avoir répondu présent afin de rendre possible l’édition de ce Micro Salon 2019 – copié aujourd’hui dans plusieurs pays – afin qu’étudiants, professionnels de la prise de vues au cinéma et partenaires techniques puissent, encore une fois, se retrouver dans cette grande école de cinéma ?

Mais nos propositions et nos solutions pour sauver le Micro Salon 2019 à La Fémis ne trouvent pas l’écho espéré… On nous demande de réduire la voilure cette année car le plateau 1 ne peut plus déménager, ni aujourd’hui, ni demain…
Alors que je m’interroge sur la pédagogie d’une école qui se prive d’un outil où nombres d’exercices de prise de vues avaient lieu, je me demande si ceux qui s’adressent à nous connaissent réellement l’état des industries techniques avec lesquelles nous collaborons tous les jours et la réalité du marché ?
Impossible de ne pas avoir une énorme pensée, en écrivant ces mots, envers le personnel d’Eclair qui vit en ce moment des heures très sombres… Comme si la foudre qui a permis d’accompagner tant d’images sur des écrans s’était retournée vers ce laboratoire à l’origine de tant de vocations parmi nous…

Bien que l’AFC ne soit pas un paratonnerre – puisqu’elle n’empêche pas la foudre de s’abattre – quelques membres de l’AFC se regroupent au pied de La Fémis, puisque les bureaux de notre association sont juste séparés de l’école par l’échoppe de reliure tenue par Sophie.

Devant la silhouette féminine qui nous tourne le dos sur les affiches du Micro Salon 2019 déjà imprimées, il nous faut prendre une décision, dans l’urgence… Aucun de nous n’envisage de supprimer cette 19e édition de notre Micro Salon…
Jamais il n’est question de demander à une dizaine d’associés de l’AFC de ne pas mutualiser leurs savoirs et leurs pratiques, comme nous le faisons chaque année, afin de continuer à échanger de manières constructives, et réfléchir ensemble sur l’évolution de nos métiers et la révolution numérique qu’ils connaissent et parfois subissent.
Jamais il n’est question d’abandonner nos collègues chefs opérateurs du son et l’AFSI, (Association française du son à l’image) parce que, d’une part, cela fait quatre ans que nous avons étendu l’objet du Micro Salon au domaine du son, et, d’autre part, parce que cela n’aurait pas suffit pour rester à La Fémis alors que le plateau 1 nous est confisqué…

Et puis faudrait-il faire subir à d’autres ce qu’on a détesté qu’on nous inflige ?
C’est à ce moment-là que je découvre "l’effet cale sifflet"… En un temps record, nous mobilisons des énergies et rendons possible ce qui pour beaucoup ne l’aurait peut-être pas été. Réunion extraordinaire de notre conseil d’administration pour voter des décisions importantes et notamment celle de déménager de La Fémis… Convocations multiples des membres du bureau… Echanges de mails avec les directrices et directeurs de la photo parfois à l’autre bout du monde… Coup de téléphones à nos partenaires…

Qu’il est magnifique parfois l’effet que procure le déplacement d’une simple cale sifflet ! Le Micro Salon 2019 ira au Parc Floral de Paris car c’est bien à l’Est que nous trouvons quelque chose de nouveau !
Si un décor qui "saute" au cours d’un tournage le remet très rarement en question, cela entraîne irrémédiablement, nous le savons, des conséquences financières sur le budget du film en question…

Au Centre national du cinéma et de l’image animée, où nous nous rendons pour exposer un état de fait, ceux qui nous avaient demandé de déménager notre Micro Salon pour rendre plus lisible les événements du PITS*, moyennant un financement supplémentaire, ne sont plus là…

Aussi, malgré le fait que nous construirons nous-mêmes, au Parc Floral de Paris – avec l’aide de machinistes et de partenaires – une projection temporaire digne de ce qu’un visiteur peut attendre d’une association de directeurs de la photographie…
Malgré le fait que l’AFSI augmente sa cotisation… Malgré les remises exceptionnelles du Parc Floral de Paris…
Il nous faut demander à nos associés une augmentation due à ce déménagement dans l’urgence alors que celui-ci devait plutôt avoir lieu l’année prochaine…
Merci à eux d’avoir compris notre situation…
En téléphonant à Patrick Leplat, tout jeune président de Panavision France, je lui confie à quel point j’ai parfois l’impression d’être bizuté lors de cette première année de présidence au sein de l’AFC. Patrick partage ce sentiment depuis qu’il a fait lui aussi ses premiers pas à cette responsabilité dans une entreprise qu’il pensait pourtant bien connaître… Puis, en même temps, nous pensons à cet autre président qui s’agite actuellement au sein d’un hexagone aux arrêtes de plus en plus aiguës. Soyons clairs, aucun de nous deux n’échangerait notre fauteuil avec celui de monsieur M…

Le 19e Micro Salon aura donc bien lieu cette année au Parc Floral de Paris non loin du bassin des hippos, du rocher des singes, du terrain de jeu des éléphants et de l’aquarium où nous avons failli installer le dernier associé de l’AFC, Sous-Exposition, spécialisé dans les prises de vues sous-marines…

Le Micro Salon 2019 aura lieu au Parc Floral de Paris parce que des directeurs de la photo et les associés de l’AFC continuent de s’engager derrière des images et derrière l’idée d’exposer dans les meilleures conditions possibles et dans la plus grande convivialité…

Le Micro Salon 2019 aura lieu au Parc Floral de Paris où deux rencontres exceptionnelles auront lieu… La première, vendredi 8 février, afin que les visiteurs puissent échanger avec le directeur technique des tournages Netflix…
Une autre, samedi 9 février, avec une cinématographie que nous sommes nombreux à apprécier, puisque des producteurs anglais et le célèbre directeur de la photographie britannique Chris Menges (deux Oscars) pourront dialoguer avec celles et ceux qui leur feront l’honneur d’être présents.

Alors venez nombreux cette année au Micro Salon 2019… Nous avons plus que jamais besoin de vous… Et peut-être croiserez-vous un électricien, au pied du dernier projecteur LED, qui vous expliquera comment une moitié de pince à linge peut servir de "mini cale sifflet"… Parce que, c’est certain, au Micro Salon 2019, on pourra aussi parler cales bastaing, cales battant, pédalines, etc., et conjuguer plus que jamais l’industrie avec l’artisanat !

Gilles Porte, président de l’AFC

« Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière, avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu, imposée par les compagnies de transport maritime.
Vous connaissez sans doute un voilier nommé "Désir". »
(Préface de L’Éloge de la fuite – Henri Laborit)

*Paris Image Trade Show