Entretien avec Stéphane Fontaine, AFC, à propos du film "Jackie", de Pablo Larraín

Ou comment le Super 16 joue un rôle créatif dans ce "biopic" remarquablement bien filmé

La Lettre AFC n°271

Le directeur de la photographie Stéphane Fontaine, AFC, a signé les images du film de Pablo Larraín Jackie, pour lequel il a été nommé aux "Critics’ Choice Awards" 2016 et à bien d’autres prix d’associations de critiques de cinéma nord-américaines. Daron James s’est entretenu avec lui avant la sortie du film en salles aux USA pour la communauté de cinéastes internautes No Film School ; voici une traduction de quelques extraits de ses propos.

Comment avez-vous été associé au projet ?

Stéphane Fontaine : Quand la décision a été prise de tourner à Paris (où Natalie Portman habitait à l’époque), Pablo et le producteur, Juan de Dios Larraín, ont demandé au producteur exécutif, Pascal Caucheteux, de leur présenter quelques techniciens locaux. Il avait travaillé avec moi sur les films de Jacques Audiard (De rouille et d’os, Un prophète), Pascal pensa que ce serait une bonne idée que Pablo me rencontre et que, par chance, nous puissions nous entendre. Et c’est ce qui arriva.

Donc, un réalisateur chilien et un directeur de la photo français donnent un récit de l’Histoire de l’Amérique. J’aime bien ça. Ça donne un regard distancié. De quoi avez-vous parlé en termes de scénario ?

SF : Il y a une grosse différence entre le script et le film. Sans vouloir être péjoratif, le script était plus réaliste, d’une certaine façon. Pablo a fait tout ce qu’il pouvait pour se débarrasser de l’histoire, connue de tout le monde, et nous avons plutôt essayé de montrer les sentiments intérieurs de Jackie.

A-t-il été question de ne pas montrer la scène du meurtre ?

SF : Oui. En fait, du point de vue des américains, tout le monde a vu cette scène au moins dix fois, et tout le monde sait ce qu’il se passe. C’est un moment difficile. C’est devenu un débat récurrent : on le fait, peut-être qu’on en a pas besoin… Ça coûte de l’argent à reconstituer, mais finalement, on a décidé de le faire.

L’assassinat est magnifiquement fait. On le voit à travers les yeux de Jackie.

SF : Exactement. La façon originale que nous avons trouvée pour tourner la scène était de ne pas soudain changer le style du film, mais de rester avec elle, et d’avoir tout le temps la caméra à bord de la voiture. Il y a quelque chose d’assez étrange quand on voit cette voiture seule au milieu des motos qui accélèrent sur l’autoroute. On dirait un fantasme. Elle en train de parler quand on entend la première balle. On ne la voit pas toucher le président. On ne voit que le second impact. Je trouve ça assez poignant. Puis on a son plan de progression vers l’arrière avec le type des services secrets accroché à l’arrière de la voiture.

Visionner les archives a donné du sens au choix du 16 mm

Revenons un peu en arrière. De quoi avez-vous parlé avec Larraín quant au style du film ?

SF : Pablo et moi avons visionné des tonnes d’archives filmées de l’époque. Nous avons ressenti le besoin de raccorder avec la texture de ces archives. Elles étaient en 35 mm et en 16 mm, et bien souvent en inversible.

Donc, les films d’archives ont été le catalyseur du choix du 16 mm ?

SF : Oui. Nous avons tout testé. Tout. La pellicule, l’Alexa, la Red Weapon… Après avoir visionné beaucoup de ces archives, ça a pris sens de tourner en 16 mm afin que le spectateur ne bondisse pas sur son fauteuil aux changements de texture. C’était mieux de les mélanger, donc nous avons essayé de reproduire les textures de l’époque.

Quel a été le choix final de caméra ?

SF : Nous avons tourné en Arri 416 sur Kodak Vision 2 500T 5218 et en 7219 et 7213. D’un autre côté on ne voulait pas que le film soit trop granuleux ou trop dur. Il fallait être élégant. Nous avons eu la chance de tourner la majeure partie du film en studio, où le contrôle de l’environnement nous a aidés à obtenir un style plus fin. Et mon étalonneuse de longue date, Isabelle Julien, a fait du bon travail pour raccorder nos plans aux archives utilisées dans le film.

Comment avez-vous approché la reconstitution de la visite de la Maison Blanche par Jackie pour CBS ?

SF : Il y a deux textures dans le film. Le 16 mm et la visite de la Maison Blanche, qui a été tournée en vidéo. La visite a eu lieu en 1962, et de façon à nous approcher du style particulier de ces images, nous avons utilisé une vieille caméra tri-tube que Pablo a rapporté du Chili. C’est la caméra qu’il avait utilisée sur No.

C’est une antiquité technique ! Comment ça s’est passé ?

SF : C’est une caméra de 1980 complétement réglée, dont les tubes ne sont pas parfaitement alignés. Je me suis senti très à l’aise avec. Nous avons utilisé un moniteur noir-et-blanc et nous avons même fait des choses assez intéressantes avec, sur le plateau.

C’est-à-dire ?

SF : Nous avons tourné quelques plans de Natalie qui tient la caméra puis repris les images de retour sur le moniteur en 16 mm. C’était assez intéressant de capturer les deux univers en même temps. Vous obtenez le style de la vidéo avec les gris de la pellicule.
[...]

(Propos recueillis par Daron James et traduits de l’anglais par Laurent Andrieux)


La visite de la Maison Blanche tournée en 1962


Dans ce trailer, des images comparées à celles tournées par Stéphane Fontaine

Rappelons que Pablo Larraín et Stéphane Fontaine ont travaillé avec le chef décorateur Jean Rabasse, nommé aux Critics’ Choice Awards et la créatrice de costumes Madeline Fontaine, primée aux Critics’ Choice Awards. L’équipe maquillage-coiffure a également été primée aux Critics’ Choice Awards, comme Natalie Portman elle-même.