Entretien avec le directeur de la photographie Michel Abramowicz, AFC, à propos de son travail sur "Past Life", d’Avi Nesher

Par François Reumont pour l’AFC

par Michel Abramowicz

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Filmé entre Lodz et Jérusalem, le nouveau film de Avi Nesher est en compétition pour la Grenouille d’or à Camerimage. Retour avec Michel Abramowicz, AFC, sur la fabrication de ce film d’époque qui plonge dans la société israélienne des années 1970. (FR)
Michel Abramowicz et Avi Nesher, en Pologne
Photo Michał Grzeszczakowski

Vous connaissez Avi Nesher depuis assez longtemps...

Michel Abramowicz : J’ai rencontré Avi en 1979, à l’occasion du tournage de Dizengoff 99, une sorte de chronique de la jeunesse israélienne dans le Tel Aviv de l’après guerre du Kippour. Nous étions tous les deux proches de la trentaine et c’était pour lui son deuxième long métrage. Ce film a eu un succès incroyable en Israël, au point de devenir un film culte qui passe au moins une fois par an à la télé là-bas... Ensuite nous nous sommes un peu perdus de vue, pour nous retrouver complètement par hasard à Paris il y a une dizaine d’années. J’ai refait alors équipe avec lui, même si je dois avouer qu’il n’est pas un réalisateur facile.. ! Et voilà maintenant Past Life, qui est notre cinquième film ensemble.

Quelle sorte de réalisateur est-il ?

MA : C’est quelqu’un qui est passionné par les années 1970. C’est pour lui un moment-clé dans l’histoire israélienne, le point de basculement où l’arrivée massive de Russes et celle de la droite au pouvoir signent la fin de l’époque des premiers colons bâtisseurs du pays. A peu près tous ses films ont un rapport avec cette période, et Past Life ne déroge pas à la règle, traitant d’un sujet très fort de cette époque, le traumatisme de l’après-guerre, à travers une histoire transgénérationnelle. Je dois dire aussi que ses œuvres sont souvent très populaires en Israël, atteignant régulièrement les 500 000 entrées, ce qui, vu le nombre d’écrans, est une excellente performance.
Autrement, une des grandes particularités de Avi, c’est qu’au contraire des autres réalisateurs israéliens, il ne parle quasiment jamais de politique dans ses films. C’est pour moi une sorte de croisement entre Sautet et Truffaut, l’un pour ses chroniques humaines et l’autre pour son côté adaptation de livres. C’est aussi quelqu’un de très exigeant sur le plateau avec son casting. Il a beaucoup de référence historiques et connaît très bien à chaque fois son sujet, si bien qu’on travaille souvent avec les mêmes équipes décor et costumes qui commencent à être parfaitement rodées dans la recréation des 70’s.

Quelle était la particularité de Past Life  ?

MA : Tourner à cheval sur deux pays, Israël et la Pologne. Autant filmer à la maison est une chose parfaitement maîtrisée par l’équipe, autant la Pologne a été l’occasion de découvrir de nouvelles personnes, de nouveaux lieux, et parfois aussi d’autres méthodes de travail. Si la partie israélienne peut se résumer une sorte de tournage en studio, notamment dans un grand décor d’hôtel particulier réquisitionné entièrement pour nous dans un quartier chic de Jérusalem, la partie polonaise a fait la part belle aux décors naturels.
Comme le film se déroule sur deux époques (les années 1970 et l’après-guerre), on a aussi pu bénéficier d’un grand nombre de lieux à Lodz qui semblent être littéralement figés dans le temps. Que ce soient des rues, des arrière-cours ou une cave qui nous a servi à récréer un cabaret, il ne suffit de pas grand-chose pour se retrouver en 1950. C’est la production polonaise qui s’était occupée du film Ida qui a travaillé avec nous, ce sont vraiment des pros. Objectivement, je trouve que ce n’est jamais vraiment un problème de travailler avec des techniciens étrangers dans des grands pays qui ont une histoire de cinéma. On arrive toujours à parler le même langage, et fabriquer le même film !

Avez-vous rencontré des méthodes différentes ?

MA : On peut dire d’une certaine manière qu’ils travaillent plus à l’américaine que nous, notamment dans la relation entre l’équipe d’électricité et celle de la machinerie. Personnellement, j’ai fait la rencontre sur ce film avec un tout jeune "gaffer" sorti de l’école de Lodz, Emil Kalus, qui était capable de parler anglais et de servir d’interprète pour diriger le reste de l’équipe. Sur les nombreuses scènes qui se passent dans les salles de concert classique, j’ai aussi pu rencontrer des éclairagistes locaux spécialisés dans ce domaine qui m’ont beaucoup appris et permis d’utiliser au mieux les consoles.

Sur la manière de travailler avec Avi ?

MA : Pas de difficultés notables en dehors de la rapidité dans le travail exigée par la réalisation. Ayant traversé avec lui le passage de l’argentique au numérique, j’ai pu vraiment me rendre compte de l’influence de cette nouvelle manière de filmer avec lui. Bien sûr il y a cette liberté dans le nombre de prises ou sur leur longueur s’il décide de laisser tourner la caméra pour obtenir ce qu’il veut au niveau du jeu... Mais surtout il y a cette souplesse qu’il a parfaitement intégrée, qui le pousse à demander toujours plus de rapidité dans les mises en place. De ce point de vue, j’insiste de plus en plus sur la préparation du film, le choix critique des décors et le temps passé sur le prélight pour pouvoir ensuite tirer tous les avantages de la prise de vues numérique.

Quels ont été vos choix de matériel ?

MA : J’ai choisi de tourner en Red Dragon, en l’utilisant la plupart du temps en 2K, mais en passant en 4K pour les plans larges. Sur toute la partie polonaise, j’ai choisi un stabilisateur Ronin pour pas mal de plans portés. Le reste en Israël étant fait au travelling ou simplement à l’épaule...
Une série Zeiss G.O. a été sélectionnée pour son rendu un peu "vintage", très
doux, avec un côté presque pastel dans les couleurs et dans l’image. Associée parfois à des Hollywood Black Magic, je n’ai autrement pas utilisé d’autres filtrages en réglant la caméra très souvent sur 4 000 K./
Le film est enregistré en Raw (R3D), car je trouve que c’est un peu incontournable pour éviter une image qui peut faire vite téléfilm. Seul vrai souci technique sur ce film, une erreur de maintenance sur les caméras venues d’Israël à l’arrivée en Pologne qui a eu pour conséquence un léger décalage de la cote de tirage et pas mal de plans larges un peu mous à l’arrivée.

A l’ère du tout numérique, comment ne pas l’avoir vu en direct ?

MA : Non, malgré les moniteurs Ultra HD, personne ne s’en est aperçu sur le plateau. Et même le monteur qui recevait des rushes régulièrement à Tel-Aviv ne l’a pas remarqué. Ce n’est qu’en fin de chaîne, lors d’une projection sur grand écran, que l’on s’est aperçu du problème ! L’assurance a dépêché un expert et a validé la couverture du sinistre. On aurait pu donc retourner tous ces plans mais l’énergie nécessaire à tout remobiliser en Pologne, notamment dans les séquences de concert, n’a pas été là pour Avi. On a donc réparé le flou en rajoutant du contour dans les plans larges, et le résultat est tout à fait acceptable...

Argument :
Jérusalem 1977. Deux sœurs trentenaires, musicienne et journaliste, se rendent compte que leur père médecin a eu une autre famille qu’il a toujours cachée pendant la guerre. Peu à peu, elles décident de lever le voile sur ce secret de famille entre la Pologne et Israël.

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

Dans le portfolio ci-dessous, quelque photos de plateau suivies de photogrammes issus du film.

Voir la bande annonce
https://www.youtube.com/watch?v=9GHoOOHiHzE

Fiche technique
Réalisation : Avi Nesher
Production : Metro
Image : Michel Abramowicz
Assistant opérateur : Nimrod Golan
Chefs électriciens : Chuk Paz, Emil Kalus
Chef machiniste : Mano
Étalonnage : Ido Karila