Gros plan sur deux films tournés en pellicule dans le "British Cinematographer"

La Lettre AFC n°311

Dans son numéro 99 de mai 2020, le magazine d’Outre-Manche British Cinematographer publiait deux articles mettant en lumière le travail photographique sur support pellicule de deux directeurs de la photographie membres de l’AFC. Eric Gautier, pour deux épisodes de la série "The Eddy", de Damien Chazelle, et Hélène Louvart, pour Never Rarely Sometimes Always, d’Eliza Hittman, ont chacun tourné en Kodak 16 mm. En voici quelques extraits.

Gros plan / Eric Gautier / "The Eddy"
Eric Gautier, AFC, directeur de la photographie français de renom, a tourné les deux premiers des huit épisodes de la fiction de Netflix basée sur le jazz "The Eddy", réalisée par Damien Chazelle, entièrement sur pellicule Kodak 16 mm - démarrant de ce fait l’histoire avec, visuellement, un côté "sale et maussade" (ou encore "rugosité sensuelle") approprié. [...]

« "The Eddy" fut ma première collaboration avec Damien mais nous étions en contact bien avant ça, en regard de ses précédents longs métrages que je n’avais pas pu faire en raison de mon indisponibilité », se souvient Eric Gautier. « Nous avions une grande communauté de pensées et de vues à propos de "The Eddy", sachant que nous avons tous les deux l’amour du jazz ancré dans les veines. Damien joue aussi de la batterie et moi des claviers, l’orgue Hammond surtout. Quoi de plus sinon que Damien est en partie français et, principalement, que "The Eddy" devait être tourné à Paris, ce n’était que tout musique pour mes oreilles. » [...]

Tournés avec trois caméras 16 mm Aaton XTR Prod, équipées de manière diverse d’optiques fixes Zeiss Standard T2,1 et de zooms Angénieux Optimo 17-180 et 24-290 mm, deux des films de la série produite par Netflix "The Eddy", de Damien Chazelle, ont été photographiés par Eric Gautier, AFC.
« C’était une demande spécifique de Damien de tourner sur pellicule 16 mm, ce que je pensais être une bonne décision. Je me souviens très bien du sentiment d’intimité que le directeur de la photographie Ed Lachman, ASC, avait su créer visuellement avec le 16 mm sur le film de Todd Haynes, Carol », explique Eric Gautier, « bien que nos films devaient avoir un côté plus brut et plus nerveux. »
Les autres épisodes de la série ont été tournés dans le même esprit, bien qu’en numérique, par Julien Poupard, AFC, et Marie Spencer, AFC, SBC.

Eric Gautier, Aaton XTR Prod à l’épaule, sur un des tournages de "The Eddy"
Photo "British Cinematographer"

« L’Aaton XTR Prod, avec son mécanisme silencieux et son centre de gravité équilibré, est l’une des meilleures caméras Super 16 jamais fabriquées pour les tournages en son synchrone et à l’épaule », remarque Eric Gautier. « C’était ainsi la caméra idéale pour tourner nos séquences musicales en direct et pour obtenir l’aspect brut, tendance vérité, voulu par Damien. Elle est aussi suffisamment petite et légère pour l’utiliser à la main sur de longues actions, comme quand je devais courir avec André Holland et traverser des embrasures de portes, monter et descendre des escaliers, entrer et sortir du club. »

« Les optiques Zeiss anciennes offraient un bon niveau de contraste, tout en gardant l’image assez douce dans le style années 1970. Elles sont sensibles au flair, ce qui a influencé mon choix pour être fidèle à l’époque.
Par respect pour la grammaire visuelle suivie par Cassavetes, je n’ai pas utilisé de filtres de diffusion, pas plus que de pare-soleil. Nous avons pris les expositions à l’état brut et sans les modifier, et avons tourné un mélange d’extrêmes gros-plans et de longs zooms pour aller chercher des super détails dans les scènes, parcourir les visages ou en saisir des expressions. Essentiellement, nous avons improvisé visuellement, comme si nous étions en train de jouer du jazz. »

Concernant les émulsions, Eric Gautier a tourné en négative Kodak Vision3 500T 7219 pour la plupart des scènes de jour et de nuit, intérieurs et extérieurs, excepté pour quelques séquences de jour très lumineux, la remplaçant par de la négative Kodak Vision3 250D 7207.
« La pellicule est toujours aussi belle pour l’intimité d’un gros plan, le rendu des différentes couleurs de peau et la représentation des subtilités naturelles », précise Eric Gautier. « Les 500T 7219 et 250D 7207 ont toutes les deux un contraste général et des couleurs agréables et elles matchent bien ensemble. Cependant, je les ai toutes les deux poussées de deux diaphs au laboratoire pour augmenter le niveau de contraste et créer une sensation de texture dans l’image correspondant à ce que Damien désirait visuellement. Je l’ai fait aussi pour être sûr que l’état d’esprit resterait le même sur n’importe quel écran regardé par les spectateurs de Netflix - TV, tablette, ordinateur portable ou smartphone. »

Leïla Bekhti et Tahar Rahim dans un épisode de "The Eddy"
Photo Lou Folon

Le négatif 16 mm a été développé chez Hiventy, à Paris, avant que ne soit effectué un scan 4K des prises entourées. L’étalonnage final a été fait plus tardivement chez Ike No Koi, à Paris, où Eric Gautier a une fois de plus travaillé en collaboration avec Isabelle Julien, son étalonneuse de longue date.
« Pendant le tournage, j’ai utilisé peu de lumière et laissé les choses dans l’obscurité, quand le propos le permettait, sachant que je pouvais le faire », remarque Eric Gautier. « Une des grandes spécificités de la 500T est sa façon de bien se comporter dans les parties sombres, les situations sous-éclairées, tels que nos extérieurs nuit et les intérieurs du club de jazz. Vous auriez pu penser que certaines de ces scènes étaient simplement trop sombres pour impressionner la pellicule, avec juste les éclairages de rues existants ou quelques points lumineux. Mais la 500T enregistre réellement, et de façon magique, les grandes performances d’acteurs et de musiciens, créant une incroyable atmosphère. »

Eric Gautier conclut : « Je pense que le support film, et la pellicule 16 mm en particulier, furent un choix excellent pour ce tournage. La texture que l’on obtient avec le grain fait que le film devient vivant, ce qui le rend vraiment excitant à regarder, quel que soit l’écran. De plus, le tournage en film incite chacun à faire du mieux qu’il peut, spécialement les comédiens, et je pense que vous pouvez vous rendre compte de l’atmosphère particulière que dégagent les musiciens du fait d’avoir tourné en pellicule. »

  • Lire l’article, en entier et en anglais, sur le site Internet du British Cinematographer.

Gros plan / Hélène Louvart / Never Rarely Sometimes Always
Tourné en Kodak 16 mm par la directrice de la photographie Hélène Louvart, AFC, Never Rarely Sometimes Always, film fort et intime de la scénariste et réalisatrice Eliza Hittman, fait la chronique des épreuves et des harassements d’une adolescente et de sa cousine [Autumn et Skylar] après s’être lancées dans un voyage de Pennsylvanie à New York, à la suite d’une grossesse non planifiée. [...]
« Eliza voulait que ce film dépeigne un portrait réaliste du voyage d’Autumn et de Skylar grâce à des images auxquelles le public pourrait réellement adhérer », explique Hélène Louvart, dont les précédents crédits "Celluloïd" incluent le multiprimé Heureux comme Lazzaro, d’Alice Rohrwacher (2019), et Beach Rats, d’Eliza Hittman (2017), primé à Sundance, ces deux films également tournés en Kodak 16 mm.
« Le film, principalement le 16 mm, fournit de manière automatique cette sorte de connexion visuelle, dans le sens où il restitue la couleur, les teintes chair, à travers la texture d’ensemble du grain aléatoire. Alors que Beach Rats avait une palette de couleurs riche mais atténuée et des images qui prêtent à rêver, Never Rarely Sometimes Always demandait une précision authentique permettant de décrire un voyage difficile et comment Autumn allait reconquérir son corps et son esprit. » [...]

Hélène Louvart sur le tournage de "Never Rarely Sometimes Always"
Photo Angal Field - Kodak / Focus Features

Hélène Louvart a choisi la caméra Arri 416, sur laquelle étaient montés des objectifs Zeiss Ultra Prime, le tournage ayant duré 28 jours. Cet équipement particulièrement petit et léger permettait un travail à la main et des installations rapides, en particulier lors des scènes du film se passant dans le métro et dans l’Autorité portuaire, avec le fait que les optiques elles-mêmes donnaient du piqué et de la précision aux champs larges et aux gros plans. Caméra et objectifs étaient fournis par Arri à New York.
La directrice de la photo a décidé de filmer toute l’action - scènes jour/nuit et intérieur/extérieur - en utilisant une seule émulsion, la Kodak Vision3 7219 500T, pour ne pas la nommer. « J’ai opté pour la 500T car c’est une émulsion merveilleusement souple en toutes sortes d’occasions - les intérieurs de clinique et de métro aussi bien que les extérieurs jour lumineux et nuit », commente Hélène Louvart. « Question couleur, la 500T est belle et naturelle sur les visages, elle rend bien aussi sous la lumière verte des passages souterrains et des rues sombres de Shamokin, ce qui était exactement ce que voulait Eliza. Le niveau de détail est donné dans les zones sombres de l’image pendant l’étalonnage 2K final, et la façon plaisante dont elle rend les hautes lumières ne cesse pas de me surprendre.
Pour un petit nombre de scènes de jour - telles que celles dans le bus et quand les filles sortent du métro - nous avions de très fortes hautes lumières mais je voulais éviter un contraste élevé. J’ai eu tendance à sous-développer ces scènes d’un diaph au laboratoire, ce qui a eu l’effet recherché. » [...]

Sidney Flanigan dans "Never Rarely Sometimes Always"
Focus Features
Talia Ryder dans "Never Rarely Sometimes Always"
Focus Features

Le traitement du négatif, le scan 2K et l’étalonnage final ont été effectués chez Metropolis Post, à New York. L’intermédiaire numérique lui-même a été exécuté dans l’espace couler P3, qui représente un plus large gamut de couleur que le traditionnel Rec. 709 auquel Hélène Louvart s’est habituée pour des projets traditionnellement à l’origine sur Celluloïd. « Le P3 donnait un aspect différent au film 16 mm scanné et il s’est révélé être une expérience différente pour moi. J’ai beaucoup appris sur l’association du 16 mm et du P3. Il offrait un nouveau rendu pour moi, et, question couleur, c’était parfait. J’ai trouvé que j’avais obtenu une plus large gamme de couleurs à partir des scans film 2K. » [...]

Hélène Louvart, Arri 416 à l’épaule, et Sidney Flanigan, à droite, sur le tournage de "Never Rarely Sometimes Always"
Photo Focus Features

« Tourner en pellicule rend chacun très précis et très concentré pendant les prises », fait remarquer Hélène Louvart. « C’est très simple. En tant que directeur de la photographie, quand vous regardez dans l’œilleton, vous avez un rapport direct avec l’action et les personnages. Vous les voyez et les sentez, et ils peuvent vous voir et sentir que vous êtes en train de filmer leur performance. Dans ce sens, vous revenez à quelque chose de fondamental et d’exact. Le point de vue partagé apporte une sorte de vérité et de réalisme à l’image.
Nos têtes d’affiche étaient de relativement nouvelles venues, et, avec le rythme et la lenteur du tournage et du rechargement, un certain confort s’installe aussi. En ces termes, le film est agréable pour tout le monde. Il crée une atmosphère de concentration unique sur le plateau et enregistre un regard honnête et organique - ce qui était notre intention et ce que, je crois, les spectateurs ressentiront quand ils verront le film. »

(Traduit de l’anglais par JNF/AFC)

  • Lire ou relire un article publié sur le site Internet de Kodak où il est question du tournage de "The Eddy" en négatives 7219 et 7207.
  • Lire ou relire un article publié sur le site de Kodak au sujet du tournage de Never Rarely Sometimes Always en négative 7219.