Hommage de Dominique Ladoge, réalisateur, à Jacques Monge

La Lettre AFC n°273

Si nous avons chacun un objet et que nous les échangeons, nous demeurons chacun avec un objet. Si nous avons chacun une idée et que nous les échangeons, nous avons chacun deux idées. Cet aphorisme chinois définit Jacques assez fidèlement.

J’ai rencontré cet homme à la fin du siècle dernier. Il en est de l’amitié comme des amours, le coup de foudre existe.
Il a spontanément partagé. Partagé sa vision, non pas seulement pour exprimer la sienne mais pour étayer la mienne. Son enthousiasme, non pas seulement pour s’épancher mais pour nourrir le mien. Son briquet, non pas seulement pour allumer sa clope, mais pour éclairer mon chemin.
Un interlocuteur d’une extrême compétence quant à sa spécialité technique mais aussi et surtout, un allié indéfectible du film. Il ne discutait pas le plan à tourner, il cherchait à embrasser la séquence, à la rêver dans son ensemble. On discutait du film, sans cesse. Ses questions nourrissaient mes réponses, et parfois même étaient elles-mêmes les réponses.

Il m’a enseigné des choses sans jouer le professeur, en douce, en catimini, à pas feutrés sans probablement en avoir lui-même conscience, ce qui est l’apanage des généreux. Ils ne se rendent pas compte qu’ils le sont. C’est à ça qu’on les reconnaît, aurait dit Audiard.

Sa manière de fonctionner était gourmande, passionnée mais toujours attentive. Il comprenait parce qu’il écoutait. Je n’ai jamais considéré Jacques Monge comme un "steadicamer" stricto sensu. Je l’ai toujours pensé comme un partenaire de route, un coéquipier (au sens marin du terme), avec lequel on échange en permanence si l’on veut tenir le cap.

Il faut reconnaître aussi que nous nous sommes rencontrés en un temps où on ne nous discutait pas les jours de présence de l’opérateur Steadicam. Jacques venait au premier jour de tournage et repartait au dernier. Je n’ai pour ma part jamais eu de problème à reconnaître que j’étais incapable de définir avec une exactitude comptable les jours pendant lesquels j’aurais besoin du Stead.
Tout cela dépendait, comme dit précédemment, des multiples échanges que l’on entretenait avec passion, entre Jacques, le premier assistant, le directeur photo et moi-même. Le film vivait et grandissait au rythme de nos conversations. Comme une sculpture sur bois que l’on affine, que l’on rectifie, et qui prend la forme petit-à-petit, sous les coups de l’herminette et des ciseaux.

Ça a été un grand privilège et un immense plaisir que d’avoir croisé le sillage de ce mec incroyable.

Latcho drom, mon ami.
Dominique Ladoge

Jacques Monge au Steadicam
Photo ©Dominique Ladoge


Dominique Ladoge et Jacques Monge