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Hommage d’Anouk Bellanger à Jacques Monge

Jacques aurait eu 73 ans ce 16 mars

lundi 13 mars 2017 - Modifié le 13/03

Anouk Bellanger est la dernière compagne de Jacques Monge Voir Jacques Monge dans l’index . C’est dans le cadre de son travail de recherche que, doctorante en études cinématographiques à l’UFR d’Arts, Lettres et Communication de l’université de Rennes, elle rencontre Jacques en préparant une thèse sur les "Plis et déploiements des espaces filmés. Pour une cartographie et une modélisation de l’espace filmique traversé", et s’intéresse à la prise de vues architecturale.

J’ai rencontré Jacques en juillet 2011. Je cherchais à discuter de l’apport du Steadicam dans la sphère esthétique lorsqu’on l’emploie pour observer l’architecture. Sujet universitaire qui n’aurait pas saisi le tout du tout ni le meilleur : ce que j’ai trouvé, c’est Jacques, un humain tout entier, complexe et de mille fils tissés.

La difficulté de parler de Jacques, par écrit, réside en première part dans l’emploi d’un passé. Jacques n’est pas passé. Il nous faut, encore un temps – où nous pourrions causer indéfiniment de l’infinité de l’infime-, le tenir vivant.

Qu’il faut être grand pour contenir tant de complexité. Être un vaste espace. Parfois même doit-il se sentir un peu à l’étroit. Nous avons passé beaucoup de temps à chercher comment étirer le temps. Quand nous y parvenions c’était avec étonnement et une joie profonde.
Christine l’écrit, il a dévoré la vie. Tout vivre dans les profonds. Tout vivre jusqu’au bout. Le tout était son tout. Mais ce tout-là avait la vertu de toucher un petit bout du tout de tout un chacun au profond.
Il me semble que, d’après ses dires, il exerce son métier avec un grand amusement "adrénalinique". Et puis quand l’usure du corps ne lui permet plus d’exercer, de porter la machine qu’il entretient toujours dans son paradoxe – à la croisée des chemins d’une société de surconsommation d’une part et des chemins humanistes d’autre part -, il lui faut revenir à ses sources : le plaisir des flots incessants de la pensée. Jouissance intellectuelle qui vient compléter celles du corps qui passent.

De parents mathématiciens il a acquis les jeux de ficelles. Et puisque Jacques est curieux, il tire le fil… Des maths aux oulipiens, jeux de gentils vilains, ce ne fut qu’un fil coquin. Les techniciens ont échangé bien des drôleries autour de verres de vin, bons pinards et hilares humains. Avec les fils un peu tirés, fils rouges à bâbord et filets de lumière cadrés, il fait des nœuds, et en rencontre déjà existants. Jeux matheux que de faire et de défaire des nœuds pour voir.
Alors l’image, le cadre et la lumière. Le mouvement, le paysage grandiose des visages. Là, les maths pour le sérieux. L’esthétique c’est très sérieux. C’est le regard qu’on engage. Et l’engagement, mon dieu, existe-t-il… Si le paradoxe est toujours latent, sourde source des engouements ; se poser ou ne pas se poser de questions ? S’en poser ? Alors se mettre en mouvement, être ému donc pour y répondre. La vie en train de se vivre ; le recul à prendre n’est pas toujours aisé. Et pourtant…
Des jours et des nuits à coudre les pensées pour repenser et panser la vie passée. La vivre encore et l’art alors de rouvrir les boîtes pour qui de Pandore, pour qui cousues d’or, afin d’épanouir les regards. Comprendre en somme la somme des hommes. Avec tant de longueurs de fil, nombre de liens se tissent. Baroque et humble, paradoxal.

En seconde part, une autre difficulté se présente. Comment parler de Jacques sans parler de ses pensées, mais alors vraiment comment tenir notre intime loin de vos regards ? Le cinéma encore une fois. Pas de révélateur. D’ailleurs, Ils ratèrent le bac. Carl Dreyer en bon conteur nous pousse encore dans des retranchements inédits. Le cinéma pour comprendre la vie.
Croire toujours en Providence jusqu’au jour où, ce n’est plus cela, bien autre chose arrive ainsi à l’esprit d’un esprit curieux encore et toujours plus encore.
Architecturant sa pensée comme un dialectique romantique – aller L’Année dernière à Marienbad - toute bizarrerie vient dire son profond dans l’amusement métaphysique. Et la jouissance d’un ventre qui se serre devant l’épopée des hommes aventuriers d’eux-mêmes n’a de cesse de l’emporter. Quand Sidney Lumet met Douze hommes en colère, l’homme qui regarde se sent grandir et tout entier est ému. Mais Seuls sont les indomptés, et seule l’expérience de chacun permet de trouver les formes de sa propre liberté, de son intégrité, il s’agit de penser de son mieux au gouvernement de soi. Nostalghia l’emporterait.

Pouvons courir vite, voir Skyfall, Sin City, The Revengers, toujours avec A Touch of Sin tout de même, se trouver l’âme sombre mais le cœur battant et le sourire aux lèvres. Divertissement de l’esprit.
Puis pleurer devant un Godard quand il dit Adieu au langage parce que retrouver là l’essence de ce qui échappe aux mots. Constater les erreurs passées, lointaines, que l’on croyait assises en bonne place. Or quand tout bouge… Trouver ainsi l’espace "empreinté", l’imprimé des passions qui, éparses, fondent cependant l’architecture d’un humain, dans ses couleurs, ses saveurs, ses plaisirs, ses douleurs et ses désirs, tous mouvants. Ainsi le temps se prend. The Passenger

Je crois qu’une phrase de Sartre est devenue aussi la sienne.
Il aimait la citer aussi parce que la citation est un exercice de partage, un emprunt à un grand homme que l’on honore, ainsi l’on grandit et l’on se tient debout.

« Ce que j’aime en ma folie, c’est qu’elle m’a protégé, du premier jour, contre les séductions de "l’élite" : jamais je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un "talent" : ma seule affaire était de me sauver - rien dans les mains, rien dans les poches - par le travail et la foi. Du coup ma pure option ne m’élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l’œuvre pour me sauver tout entier. Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »
Jean-Paul Sartre, Les Mots

Et puis…

A toi, mon Jacques.
Anouk Bellanger


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