Jean-Pierre Beauviala honoré par l’ASC

"Comme un battement de cœur...", par Gilles Porte, président de l’AFC

La Lettre AFC n°292

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Jean-Pierre Beauviala, concepteur, entre autres, des caméras Aaton et des enregistreurs Cantar - et membre consultant de l’AFC -, recevait, mercredi 7 novembre à Paris des mains du président de l’ASC, Kees van Oostrum, un "Special Award" rendant honneur à sa contribution exceptionnelle dans le domaine du cinéma. Accompagné de quelques membres de l’association amis, Gilles Porte, président de l’AFC, s’est adressé à Jean-Pierre en disant le texte qui suit.

Comme un battement de cœur...
Salut Jean-Pierre,
Il y a des écoles qui forment des ingénieurs, d’autres des directeurs et directrices de la photographie, d’autres encore des acteurs, des musiciens, des peintres mais à ma connaissance, il n’y a pas d’école de président. Aussi ne m’en veux pas si ces mots ne sortent pas directement de l’ENA, malgré le fait que ce soit bien en tant que président de l’association française des directeurs et directrices de la photo que je prends la parole aujourd’hui, alors que nos pairs américains te remettent un Award que tu mérites tant…

Il y a les aoûtiens qui croisent parfois les juilletistes, sur les autoroutes, avec un vélo sur le toit…Il y a aussi les aoutas, qui accompagnent parfois les jours de congés des aoûtiens…
Et puis, il y a eu les aatoniens et aatoniennes, celles et ceux qui avaient décidé un jour de mettre une caméra sur l’épaule pour rêver sur des chemins de traverse, bien en dehors des autoroutes des Majors.
Des traversées qui n’ont pu avoir lieu que parce qu’un homme, toi, Jean-Pierre Beauviala, a inventé, un jour, une caméra qui se logeait dans le creux de l’épaule. Tu aimes les chats, Jean-Pierre, surtout quand ils grimpent sur l’épaule avec la délicatesse qu’on leur connaît. Tu aimes les vélos, quand ceux-ci sont conçus avec légèreté, finesse, efficacité et élégance.
Et c’est aussi pour toutes ces raisons que tes caméras Aaton avaient, une à une, toutes ces caractéristiques. Des caractéristiques que tu allais jusqu’à revendiquer dans tes slogans publicitaires car c’est toi aussi, en personne, qui choisissait la communication autour de tes inventions…

Nous sommes nombreux à t’aimer, Jean-Pierre, au sein de l’AFC… Comment cela pourrait-il en être autrement ? Nous t’aimons car tu as profondément aimé le cinéma. Or chacun sait ici qu’il n’y a pas d’amour mais uniquement des preuves d’amour. Et combien de preuves, Jean-Pierre, as-tu offertes au 7e art sans pour autant que l’industrie cinématographique ne te fasse de cadeaux en retour ?
En écrivant ces mots, je pense à une autre de tes affiches publicitaires Aaton que j’ai encadrée un jour chez moi et avec laquelle ma fille Syrine, 16 ans, a grandi… Un jour cependant, je dois t’avouer que j’avais dû la décrocher du mur en raison de la mère de Syrine qui me l’avait gentiment demandée. Cette affiche représente – je parle au présent car elle a depuis 13 ans réintégré le hall de mon appartement - une caméra Aaton, vue du ciel, avec un slogan.

« L’amour est volage, la passion dure toujours »

Alors qu’il nous arrive souvent aujourd’hui de tourner avec des caméras allemandes ou japonaises d’où sortent une multitude de câbles de toute part, comment nous, "cinématogaphers" ne pouvons-nous pas penser à tes caméras Aaton et à toi Jean-Pierre, ton intelligence, ta classe, ton humour, ton élégance, ta vista, ton sourire, ton écoute si chère pour celles et ceux qui conçoivent des films et celles et ceux qui les photographient ?
Avant d’engager les futurs techniciens au sein de ta société Aaton, tu demandais aux candidats de dessiner un vélo comme s’ils s’adressaient à des Martiens… Tu guettais sur leurs croquis quelle pièce manquerait pour que le vélo fonctionne et quelles pièces pourraient être en trop afin d’alléger le poids de celui ou celle qui pédale. C’était ça aussi l’esprit Aaton.
L’Award américain aurait pu dessiner une épaule sculptée dans du noyer de la vallée de l’Isère – un bois que tu avais choisi pour y sculpter les poignées des caméras Aaton – tant tu en as soulagé des épaules d’opérateurs et d’opératrices avec tes inventions !

Comme ces marins qui partent faire le tour du monde à la voile et qui allègent leurs embarcations en coupant parfois un manche de brosse à dent pour gagner du poids. Tu détestais les garde-boue, les phares, les porte-bagages et autres accessoires destinés à la bicyclette et non pas au vélo qui se doit d’escalader parfois les grands cols des Alpes que tu as tant fréquentés, imaginant tes caméras au pied de celles-ci.
Alors qu’un directeur de la photographie te faisait remarquer, lors d’essais de la Penelope, qu’en absence de bruit physique seul un voyant rouge signalait que la caméra tournait, tu avais répondu :
« Oui en effet, la LED pourrait clignoter ou plutôt la caméra pourrait émettre un son discret, comme un battement de cœur… »
Tu n’es pas qu’un génial ingénieur, Jean-Pierre, mais un être profondément humain qui a marqué toutes celles et tous ceux qui t’ont approché.

Alors que je termine de griffonner ces mots, le chat de ma fille vient de surgir sur mon bureau sans que je l’aie remarqué. Il se frotte à mon Mac, en ronronnant…
Un ronronnement qui me rappelle étrangement celui de ta caméra Aaton quand nous avions les magasins collés à notre oreille droite. En fixant mon chat droit dans les yeux, je vois passer une libellule dans son regard. Mais que vient faire cet insecte volant alors que l’hiver approche ?
Merci Jean-Pierre d’exister et d’avoir permis à tant d’images d’être tournées de manière un peu différente par des femmes et des hommes dont beaucoup d’entre eux ont été des repères pour moi, même si aujourd’hui, il paraît que je suis un peu leur président...