Julien Poupard, AFC, les fées et les fous

Par Ariane Damain Vergallo pour CW Sonderoptic - Leica

par Leitz Cine Wetzlar La Lettre AFC n°284

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Chaque été, dans la maison près de Paris que son grand-père partageait avec sa famille, Julien Poupard, AFC, tournait un petit film avec des copains, comme lui passionnés de cinéma. Son père, producteur de films institutionnels, voyait d’un très bon œil cet engouement et mettait avec joie à disposition de son fils, outre son matériel, ses encouragements et ses conseils. L’été, le moment de l’année où il se sentait vraiment heureux, à sa place.

Sa mère, la première bonne fée donc, l’avait encouragé à tenter les plus hautes études même si son peu de goût pour l’école imposait d’en raccourcir la durée.
Par un heureux hasard, elle était conseillère d’orientation et l’avait aidé à envoyer des dossiers dans tous les BTS audiovisuels de France escomptant que le nombre pouvait jouer en sa faveur.
Sitôt le BTS obtenu, Julien Poupard avait eu envie de tenter le concours de La Fémis que l’on peut passer trois fois. Trois chances à saisir. Ça paraissait possible.

À La Fémis, cette année-là, il fallait faire un dossier sur les traces et Julien Poupard avait choisi de montrer les rides du visage bien-aimé de son grand-père, les traces de son sourire. Ce grand-père avec qui il habitait, ancien libraire adorant le cinéma, et qui lui avait transmis l’amour des mots, des histoires et des images.
Au grand oral, il avait eu le sentiment de jouer sa vie et s’était jeté dans la bataille avec l’audace des timides. Le jury était présidé par le réalisateur Olivier Assayas qui avait encouragé amicalement le jeune homme.
Peu à peu, Julien Poupard avait senti qu’il captivait son auditoire et que la réussite était à sa portée. Puis, la dernière question arrive, portant sur la photo en noir et blanc qu’il vient de faire du jury. Pourquoi ce choix du noir et blanc ?
Pourquoi en effet.
Il se creuse la tête et porte l’estocade finale. Il remarque l’atroce chemise rose saumon d’un membre du jury, scénariste. Sa réponse est toute trouvée et l’éclat de rire général. Gagné.

Julien Poupard
Photo Ariane Damain-Vergallo - Leica M, 100 mm Summicron-C

Avoir vingt ans, être admis à La Fémis, partir de chez soi et vivre à Paris. Un rêve. « Un bonheur pas possible ». Il cherche alors un boulot à corps perdu et passe le permis d’ambulancier. Rien de plus facile à obtenir, ce qui l’amène encore aujourd’hui à se méfier quelque peu de cette profession.
Son employeur est spécialisé en psychiatrie, aussi va-t-il passer quatre ans - la durée des études à La Fémis - à transporter des fous, les samedis, les dimanches parfois de nuit, enchaînant ensuite le jour avec ses cours de lumière en un télescopage des genres, saisissant.
Julien Poupard se souvient des regards fixes des fous le transperçant jusqu’à l’âme. Ils n’étaient pas entravés car la loi l’interdit et, quand la piqure calmante perdait de son effet, devait-il les surveiller plus étroitement.
Plus d’une fois, profitant d’un embouteillage ou d’une baisse de son attention, certains sortaient en courant de l’ambulance pour s’enfuir dans la forêt.
Il faut imaginer le jeune étudiant courir le plus vite possible, les maîtriser et les ramener dans l’ambulance. On n’ose penser que ces quatre ans en compagnie des fous furent sans doute une expérience qui allait préparer Julien Poupard mieux que toute autre à affronter par la suite la diversité des tempéraments que le cinéma brasse sur les tournages…

Ces quatre années à La Fémis lui ont aussi appris que les timides peuvent être des génies de la lumière. Il se souvient des silences de Bruno Nuytten qui faisait les cent pas le matin dans le grand studio de La Fémis ne sachant pas ce qu’il allait faire, allumer un projecteur puis l’éteindre, réfléchir. Julien Poupard découvrait que le doute ne se perdait pas forcément avec l’âge et, qu’allié à l’humilité, il pouvait être un moteur puissant de la création.

À la sortie de l’école, il enchaîne les stages chez les loueurs et se découvre peu technicien. Il devient cependant le second assistant caméra du directeur de la photo Yves Cape, AFC, SBC, qui comprend vite que Julien Poupard n’est pas véritablement un assistant caméra dans l’âme plutôt un partenaire possible. Il le garde sur plusieurs films prenant plaisir à parler avec lui de cinéma et de plans, à analyser une image et à regarder ensemble les rushes. Une incroyable générosité qui ne s’oublie pas et qui vous façonne pour l’avenir.
Il travaille ensuite sur près de quarante courts métrages comme directeur de la photo ayant décidé une bonne fois pour toutes de ne pas cocher la case assistant.
Il apprend le métier en l’exerçant, retrouvant le plaisir et la liberté des étés quand il tenait la caméra sur des petits films avec ses copains.
Sa ténacité paie et il a déjà plusieurs longs métrages à son actif quand trois bonnes fées surgissent à nouveau vers l’âge de 33 ans, le prenant dans leur sillage et l’entraînant vers les sommets. Il ne peut imaginer alors que non pas une mais deux Caméras d’or vont couronner son travail et que ses films vont voyager dans le monde entier.

Claire Burger, Léa Fehner et Houda Benyamina. C’est le trio gagnant de ses trois bonnes fées, trois jeunes réalisatrices qui ont deviné le talent de Julien Poupard, son écoute attentive et la modestie mise au service de leurs films. « J’ai eu de la chance de rencontrer des cinéastes qui vont compter. » De la chance, vraiment ?
En 2013, Julien Poupard tourne Party Girl avec, entre autres, Claire Burger à la réalisation. Première Caméra d’or, premier émerveillement. Une carrière de directeur de la photo est donc possible.
L’année d’après, ce sera Les Ogres, de Léa Fehner, succès critique unanime.
Enfin, un jour, il rencontre dans un café - tout projet commence toujours ainsi - Houda Benyamina qui lui propose de travailler sur son premier long métrage, Divines. C’est un film très fauché qui se déroule en banlieue. Julien Poupard accepte immédiatement car il aime beaucoup le scénario et aussi la représentation précise et originale qu’en a Houda Benyamina, à mille lieux des clichés sur la banlieue. Mais rien ne se passe comme prévu. Un impondérable oblige le producteur à reculer le tournage. La raison économique voudrait qu’il accepte autre chose pour vivre mais il décide de suivre son instinct et d’attendre Divines. « J’étais à ma place, c’était le film que j’avais envie de faire. » Divines remporte la Caméra d’or au Festival de Cannes en 2016 et trois César. Un film de cinéma beau, fort et émouvant dont l’écho retentira jusque outre Atlantique. Un pari réussi.

Julien Poupard vient de terminer le film de Pierre Salvadori, En liberté, avec Adèle Haenel, Pio Marmaï. Pour une fois, ce n’est pas un premier film et le réalisateur est plus âgé que lui, plus aguerri aussi. Malgré la complexité du tournage il n’a ressenti que le plaisir partagé de faire des images ensemble.
Il avait déjà essayé les optiques Summilux-C sur des pubs. « Elles me plaisaient beaucoup. » Le budget de ce film lui permettait enfin de les utiliser sur un long métrage. La grande ouverture de ces optiques à f:1.4 autorisait des scènes de nuit dans une fête foraine pratiquement sans éclairage avec « des flous vraiment intéressants et une sensation de netteté, de douceur ». Avec les Summilux-C, objectifs compacts et légers, il avait choisi l’Alexa Mini pour faire du Scope Super 35. « Une configuration simple qui me plaît, j’aime quand c’est humain. »

Julien Poupard, dont la filmographie se partage à égalité entre les réalisateurs et les réalisatrices, ne trouve plus pertinentes les catégories du féminin et du masculin, surtout pour les artistes, les créateurs, les créatrices.
En ce sens il appartient à l’avenir du cinéma.
Il se souvient avec amusement de la remarque d’un réalisateur, qui ne trouvant aucune directrice de la photo disponible pour le tournage de son film, s’était "rabattu" sur Julien Poupard, lui disant alors : « Je n’ai pas trouvé de femme alors je vais te prendre toi ! ». Il n’en a pas pris ombrage, avançant tranquillement son chemin. Entre les fées et les fous, sûrement.