La question qu’on ne devrait plus avoir à se poser

Par Pascale Marin, AFC

par Pascale Marin La Lettre AFC n°314

Baptiste Heynemann, délégué général de la CST, m’a conviée, vendredi 27 novembre dernier, à intervenir lors du SATIS sur la question : Egalité Femmes/Hommes où en est-on ? La même semaine, les 25 et 26 novembre, se tenaient les Assises pour la parité, l’égalité et la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel, organisées par le Collectif 50/50. Et la semaine précédente, lors du festival Camerimage, IMAGO et la Digital Orchard Foundation organisaient une table ronde sur la diversité et l’inclusion.

Deux choses ressortent de toutes ces discussions :
1/ Il y a aujourd’hui une vraie prise de conscience que, dans nos métiers, certaines personnes sont sous-représentées et subissent des freins à leur carrière en raison de biais implicites et de pratiques d’embauche inéquitables.
2/ Les mesures mises en place portent leurs fruits mais le travail qui reste à accomplir est considérable.

La discussion à laquelle j’ai participé réunissait également Nathalie Chéron, directrice de casting, présidente de l’ARDA, et Leslie Thomas, secrétaire générale du CNC.
Vous pouvez retrouver l’intégralité de notre échange ci-dessous.


https://vimeo.com/484561506

Leslie Thomas a fait le point sur les nouvelles mesures mises place par le CNC sous l’impulsion du collectif 50/50.
Depuis le mois d’octobre 2020, il existe une formation "Prévenir et agir contre les violences sexistes et sexuelles". Destinée aux employeurs du cinéma, de l’audiovisuel et du jeu vidéo, cette formation gratuite propose de les accompagner dans la prévention et la détection des comportements inappropriés, que ce soit sur les tournages, dans les entreprises ou lors la promotion des films.
Je suis intervenue pour dire que le producteur n’était pas constamment sur le plateau et qu’il me semblait important que les techniciens et notamment les chefs de poste puissent également bénéficier de cette formation, afin d’être sensibilisés sur ce qu’était un comportement inapproprié et savoir comment réagir s’ils en étaient témoins.

Depuis le 1er janvier 2019, le CNC a accordé un bonus de 15 % de ses aides aux productions pour les films qui comptent au moins autant de femmes que d’hommes dans leurs principaux postes d’encadrement. L’année 2020 est un peu particulière pour en tirer un bilan mais jusqu’ici 34 % des films ont bénéficié de ce bonus, ils étaient 22 % en 2019, et en 2018, si cette mesure avait existé, seulement 15 % des films y auraient été éligibles.
Les derniers chiffres indiquent que la part des femmes augmente à tous les postes dans la production cinématographique mais qu’elle est plus marquée chez les techniciens non cadres. Et les effectifs restent très polarisés selon le type de métier. La prise de vues, par exemple, est masculine à 72,2 % et les salaires des femmes y sont en moyenne 27,2 % inférieurs à ceux des hommes.

Nathalie Chéron a rappelé l’énorme décalage qui existe également dans les rôles qui sont proposés aux femmes et aux hommes. On impose aux actrices bien plus qu’aux acteurs des critères d’âge et d’apparence physique. Le nombre de rôles pour les actrices de plus de 40 ans baisse significativement, et encore plus pour celles de plus de 50 ans.

Ceci nous a amenés à évoquer le miroir déformant que le cinéma donnait de la réalité. Très peu de minorités ethno-raciales, ou cantonnées à des rôles très convenus. Peu de rôles de femmes autres que "la femme du héros", "la fille du héros", "la maîtresse du héros".
Si vous ne l’avez déjà fait, je vous invite à écouter le poignant témoignage d’Agnès Jaoui, lors des Assises 50/50.


https://youtu.be/uwcJxMfBQEI

En tant que directeurs et directrices de la photographie, il y a quantité d’éléments sur lesquels nous ne sommes pas décideurs, notamment notre propre embauche. En revanche nous sommes aux commandes sur la constitution de nos équipes.
Lors de la table ronde à Camerimage, Bonnie Elliott, ACS (Australian Cinematographers Society) évoquait la campagne #whoisinyourcrew lancée par l’ACS et relayée par IMAGO, une série de six spots où des directeurs et directrices de la photo expliquent en quoi il est important d’avoir des équipes paritaires et diverses.

Machiniste, électricien/électricienne, assistant/assistante, steadicameur/steadicameuse, DIT, étalonneur/étalonneuses, ces professions se déclinent-elles dans nos têtes indifféremment au féminin et au masculin ? Et cela quels que soient le matériel, le lieu et la durée du tournage, le budget ?

Sortir de la "norme" demande un effort, nous le savons, nous sommes si fiers quand les images que nous tournons y parviennent. Mais quel retour réflexif avons-nous sur nos pratiques, nos automatismes vis-à-vis de celles et ceux qui nous aident à les fabriquer ?

Une anecdote pour finir, Elen Lotman ESC (Estonian Society of Cinematographers) raconte qu’en 2015, quand sa plus jeune fille avait 3 ans, celle-ci voulait être "First Lady". A l’époque, l’Estonie avait un président de la République. En 2016, Kersti Kaljulaid a été élue présidente de la République d’Estonie et l’est toujours. Récemment, Elen a redemandé à sa fille ce qu’elle voulait faire plus tard, et celle-ci a répondu sans hésitation : « Présidente de la République ». Son frère est alors intervenu pour dire que lui aussi voulait devenir président de la République, et sa sœur lui a répondu : « Un homme, président ? Je ne suis pas sûre que ce soit possible, en tous cas, on n’a jamais vu ça ! »


https://youtu.be/G_WquCKPfmM