A Maurice Fellous ou l’histoire d’une longue collaboration

Par Yves Rodallec, cadreur et directeur de la photographie

La Lettre AFC n°254

Notre collaboration a commencé en 1960 sur un film de Jacques Berthier, et tu m’as parlé pendant ce film où nous avons beaucoup sympathisé, d’un jeune réalisateur avec qui tu venais de faire plusieurs films comme directeur de la photographie. Ton enthousiasme m’a beaucoup plu. C’est ainsi qu’a commencé ma collaboration dans ton équipe avec Georges Lautner.
Tournage de "Ne nous fâchons pas", de Georges Lautner, au cap d’Antibes en 1967, où Maurice Fellous était directeur de la photo et Yves Rodallec, cadreur
Tournage de "Ne nous fâchons pas", de Georges Lautner, au cap d’Antibes en 1967, où Maurice Fellous était directeur de la photo et Yves Rodallec, cadreur
Collection Georges Lautner

Cette collaboration avec toi s’est poursuivie pendant vingt-trois films. Pour des raisons d’indisponibilité de ma part, je n’ai pu t’assister sur un certain nombre de films que tu m’avais proposés, dont les trois Monocle et quelques autres. Je ne pense pas que dans ce métier il y ait eu plus de fidélité.
Tu as apporté à Georges ce que personne d’autre ne pouvait faire ou n’aurait voulu faire, c’est-à-dire une rapidité de travail qui lui a permis de réaliser ses premiers films, dont évidemment Les Tontons flingueurs est un exemple que tout le monde connaît. Je peux attester que sans ta collaboration, ce film n’aurait pas existé tel qu’il est, car pour faire le travail à cette vitesse, tu t’es véritablement sacrifié, ce dont Georges était conscient puisque vous aviez décidé d’un commun accord que dans ses films où le plan de travail exigeait d’aller à une vitesse casse-cou, Georges te laissait une séquence, dans chaque film, pendant laquelle il acceptait de changer de rythme pour te permettre de "faire" de la photo. Dans Les Tontons, c’est la séquence du bowling.

Toute cette rapidité n’a été possible que parce qu’au préalable tu avais fait avec ton frère Roger un travail monumental pour installer un foyer variable sur une caméra de 300 mètres (c’est-à-dire permettant de faire du son en direct). Cette caméra, modifiée par tes soin,s était la seule existante.
T’ayant accompagné si souvent chez les mécaniciens et chez Jean Dicop (l’opticien), je peux dire tout le travail que cela a été et que très souvent tu as pris sur ta vie familiale surtout quand en cours de tournage il y avait des soucis.
Cela s’est toujours fait dans la plus grande discrétion mais dans ton équipe de prise de vues, la devise était comme à la cour d’Angleterre : ne pas expliquer, ne pas se plaindre ("never explain, never complain").

Lorsque dans les mises en place il arrivait, et c’était fréquent, que l’on fasse des plans en profondeur, c’est-à-dire demandant de la profondeur de champ et donc un diaphragme plus élevé, je venais te dire, table de profondeur de champ en mains, que pour avoir cette profondeur, avec cette focale, il faudrait avoir un diaphragme de "tant".
Je peux attester que jamais tu n’as rechigné ou essayé quelque compromis. Tu étais donc contraint de refaire tout l’éclairage, ce qui en décor naturel signifiait des fois de changer les projecteurs, avec tous les problèmes que cela comporte de raccords par rapport à des plans précédents. Cela aussi je peux attester que tu étais le seul à bien vouloir l’accepter, avec bonne grâce en plus.

Nous ne parlerons pas de toutes ces soirées passées (entre nous, hors plateau) pour essayer de récupérer des petits problèmes arrivés en cours de route. Toujours avec la même créativité, ton frère et toi vous êtes attachés à faire la première caméra avec reprise vidéo de la visée. Comme elle avait en plus le foyer variable et sa porte rallongée, nous arrivions à une caméra de l’ordre de 100 kg. Je me rappelle que, en tant que cadreur, j’ai du géré les problèmes de plate-forme que cela a entrainés.
Mais ceci est une autre histoire. C’est avec ce matériel que nous avons fait le film d’André Cayatte, Mourir d’aimer. Mais l’histoire de notre collaboration est beaucoup plus longue que cela.

Enfin, je ne voudrais pas terminer cette évocation sans mentionner Raymonde, ton épouse, et son dévouement dans l’ombre, toujours présente, dont j’ai été le témoin.
Elle a toujours été près de toi.

Aussi, c’est plein de bons souvenirs, mais avec tristesse que je te dis
Adieu Maurice !

(En vignette de cet article, de g. à d. : Georges Lautner, Yves Rodallec, Maurice Fellous et Jean-Louis Castelli sur le tournage de Galia - Collection Georges Lautner)