Nicolas Loir, AFC, raconte le tournage de "Novembre", de Cédric Jimenez

Peur sur la ville

[English] [français]

Après plusieurs reconstitutions d’affaires policières sur Marseille (La French, Bac Nord), le réalisateur Cédric Jimenez a décidé de s’emparer d’un fait divers planétaire avec la traque du commando terroriste responsable des attaques parisiennes du 13 novembre 2015. Réunissant un casting de stars avec, à sa tête, Jean Dujardin (déjà présent dans La French), cette adaptation des faits, écrite par Olivier Demangel, immerge le spectateur dès les premières minutes du film dans les rouages de la SDAT (Sous direction anti terroriste de la police). Une équipe, dont les méthodes et les objectifs évoquent parfois ceux de la DGSI, popularisée par la série "Le Bureau des Légendes"... Pour mettre en image cette course contre la montre, Nicolas Loir, AFC, a dû mettre en place un dispositif très souple, à deux caméras, voire plus, pour saisir ces moments très intenses où l’histoire du pays s’écrit au fil des minutes qui s’égrènent. (FR)

Les équipes de l’antiterrorisme traquent pendant cinq jours la cellule terroriste ayant commis les attentats du 13 novembre 2015.

Quand il évoque sa première rencontre avec le projet, Nicolas Loir place immédiatement le sentiment d’urgence en tête de liste. « Je me souviens avoir reçu le scénario un soir assez tard, vers 23 h, et de l’avoir littéralement dévoré... C’était un peu comme être pris dans un tourbillon, plonger au cœur de l’action et ressortir 1 heure 45 plus tard. Une expérience aussi très particulière que de revenir à cette soirée-là. De revivre certains moments dont on se souvient tous forcément. Et qui nous ont tous touchés, particulièrement quand on est comme moi parisien.

De g à d : Vincent Toubel, Nicolas Loir et  Cédric Jimenez
De g à d : Vincent Toubel, Nicolas Loir et Cédric Jimenez
Photo David Koskas

En discutant avec Cédric à la suite de cette lecture, on a convenu logiquement qu’il fallait faire ressentir cette urgence tout au long du film, et plonger le spectateur au cœur de l’histoire, en limitant très volontairement toute explication de texte. Par exemple, en ne présentant formellement aucun des nombreux personnages, ou en faisant l’impasse d’une explication sur l’avalanche d’acronymes utilisés dans le milieu (SDAT, BSPP, PR, C1…). Des décisions qui participent à créer ce grand tourbillon dans lequel on est pris dans le film.

Très intéressé par le travail de Kathryn Bigelow, le réalisateur Cédric Jimenez a pris comme une de ses références le film Zero Dark Thirty (2012) retraçant la traque et la neutralisation de Oussama Ben Laden par les forces spéciales américaines. Nicolas Loir détaille : "Un film où les personnages et l’enquête restent au centre de l’intrigue. Soit un film policier ultra réaliste plus qu’un film d’action. Cette volonté de coller au dossier d’instruction étant mise en valeur par le travail au scénario d’Olivier Demangel qui avait littéralement épluché les documents pendant de longs mois avant d’écrire le film. Beaucoup de décors, comme la salle de crise au ministère de l’Intérieur (baptisée "le Fumoir") où les bureaux de la sous-direction anti-terroriste (SDAT) étaient inspirés des endroits réels que Cédric avait pu partiellement visiter ou voir en photo. Sur le plateau, on était parfois conseillé par certains fonctionnaires ayant participé à l’opération afin de valider telle ou telle mise en place ou telle situation. Les scènes de filatures, avec leurs petites astuces, sont un bon exemple de ce que la réalité a concrètement apporté à la fiction. »

Tourné entre le printemps et l’été 2021, Novembre est paradoxalement un film qui pourtant doit se dérouler… au mois de novembre. Le directeur de la photo s’explique :
« La nuit du 13 novembre était exceptionnellement douce pour la saison. Je me souviens parfaitement de cette ambiance d’été indien, avec les gens en tee-shirts remplissant les terrasses des cafés. C’est un peu ce qu’on a d’ailleurs à l’écran lors de l’ouverture du film, comme cette scène où Inès fait du jogging sur les quais de Seine. Pour autant, filmer entre mai et août pour simuler le mois de novembre n’est pas gagné sur le papier, surtout en extérieur jour ! Sur ce point, j’avoue avoir été extrêmement chanceux à l’image car les semaines du tournage ont été remplies d’ambiances maussades, à tel point que l’équipe me charriait à chaque nouvelle séquence d’extérieur jour annonçant invariablement des nuages à la météo ! Seule une séquence me revient à l’esprit, tournée par un très beau soleil à Montreuil : celle de l’arrestation d’un supposé terroriste filé à sa propre initiative par le personnage d’Inès (Anaïs Demoustier). Là, j’ai dû pas mal calmer la saturation du ciel à l’étalonnage et casser autant que possible le contraste au tournage qui, malgré l’heure matinale, nous renvoyait vraiment vers une ambiance trop estivale. »

Photogramme

Sur la méthode de tournage de Cédric Jimenez, Nicolas Loir confie que c’est l’interprétation qui est au centre de son travail. « Cédric souhaite laisser beaucoup de liberté aux acteurs. Il part toujours avec un découpage très précis sur chaque scène mais il faut vraiment qu’à la lumière on puisse s’adapter en éclairant globalement la pièce et laisser la place en permanence à deux, voire trois caméras (comme dans le décor du fumoir) dans des axes souvent opposés. Ceci pour saisir la bonne prise à la fois dans le champ et le contrechamp. Sa méthode de mise en place est aussi particulière, car il commence toujours à couvrir ses scènes en tournant d’abord les valeurs les plus serrées, comme par exemple sur un champ contre-champ. Ce n’est qu’une fois ce travail effectué qu’on passe ensuite à la valeur large, en reprenant une nouvelle prise, raccord en jeu et scénographie avec les prises retenues. Tout ceci pour privilégier la meilleure prise au jeu. C’est donc à moi d’anticiper sur les gros plans pour gérer la photographie au mieux, sans être battu quand on recule la caméra ensuite. Ça m’impose donc d’éclairer globalement chaque mise en place avec une ambiance qui ne peut pas trop changer selon la valeur de plan. Heureusement, Cédric sait parfaitement placer ses comédiens dans les positions les plus favorables dans le décor. Et me permettre de ne rajouter qu’un minimum de choses pour les gros plans.
Sur le décor des bureaux de la SDAT, par exemple, après discussion avec Jean-Philippe Moreaux, le chef décorateur, et mon chef électricien, Thomas Garreau, j’ai pu faire intégrer deux cents dalles de plafond LEDs de format 60 cm x 60 cm par la décoration, entièrement contrôlées en couleur et en intensité pariPad via Luminair. Ce qui permet très rapidement de s’adapter à peu près à tous les axes, en rajoutant, quand il le faut, des draps, feuilles de carton blanc ou du borniol hors-champ pour densifier, adoucir, réfléchir et ainsi mieux contrôler le contraste. Les sources installées sur les bureaux jouant aussi un rôle très important dans ce dispositif en les affinant selon les positions des visages. Les écrans d’ordinateurs ont eux aussi joué un rôle important en sources d’appoint. Chaque lumière étant repérée par un numéro, on peut presque instantanément éteindre ou ajuster telle ou telle zone sur Ipad. En résumé, c’est le décor lui-même qui devient la source de lumière. La collaboration étroite avec l’équipe décoration est alors primordiale. »

Ayant choisi de tourner Novembre sur Arri Alexa Mini LF, Nicolas Loir explique sa décision : « Je n’ai pas vraiment choisi la Mini LF pour le full frame, mais surtout pour le gain en sensibilité et en définition qu’elle apporte comparée à l’Alexa. En tournant à 2 500 ISO, comme sur ce film, je trouve que le capteur tient vraiment bien la route et que le rendu des couleurs est très plaisant. En l’équipant d’une série Tribe 7 Transcient, on ramène plus de caractère à l’image sans pour autant partir dans quelque chose de trop voyant. J’aime beaucoup le rendu des Tribe 7 qui ont une rondeur et un fall off très intéressants, des optiques modernes sans un piqué trop extrême. Un gros travail de préparation et d’essais filmés dans les décors ayant aussi été effectués pour aboutir à deux LUTs qui nous ont suivis sur tout le tournage. Affinées après les premiers jours avec Mathieu Caplanne à l’étalonnage, j’ai pu ensuite livrer des rushes très proches de l’image finale voulue, ce qui me semble être vraiment fondamental pour le montage et le choix des plans. Cela nous a aussi fait gagner beaucoup de temps lors de l’étalonnage final du film qui a duré trois semaines. »

Si le film s’affirme avant tout comme une enquête (avec une majorité de scènes de bureau ou de filatures) reste tout de même que le point culminant dramatique est la recréation de l’assaut du 18 novembre 2015 mené par les forces spéciales de la police dans l’appartement de Saint- Denis. Pour les besoins de cette scène, l’équipe du film a d’abord filmé les extérieurs à Aubervilliers, puis investi les studios d’Epinay-sur-Seine.

Photogramme

Nicolas Loir explique : cette séquence était bien sûr très importante, et ne pouvait pas être recréée telle que l’imaginait Cédric en décor naturel. On a donc commencé par filmer tous les plans d’extérieurs jusqu’au plan où la colonne d’assaut s’introduit dans la cage d’escalier de l’immeuble. Pour des impératifs de plan de travail, cette session s’est déroulée lors de la troisième semaine du tournage, assez proche du solstice d’été. Les nuits étant très courtes à cette période, il a fallu jouer un maximum avec les fins d’après-midi et les aubes pour figurer l’effet aube de la fin de l’assaut en en choisissant à chaque fois les bons axes pour les raccords. De nuit, j’ai fait installer, dans les rues choisies, une quinzaine de Skypanels sous les têtes des lampadaires existant pour très rapidement pouvoir passer d’un axe à l’autre en pleine nuit et aussi choisir la couleur précise que nous avions en tête. L’aide de la mairie a aussi été précieuse, nous autorisant à éteindre et à brancher nos sources directement dans les lampadaires pour pouvoir tout contrôler à distance. Les équipes électriques et machineries ont effectué un gros travail de prelight et nous avons pu tourner très rapidement lors de ces nuits si courtes.

Construction de la cache du commando
Construction de la cache du commando
Photo David Koskas

Les plans intérieurs de l’assaut lui-même ont dû, en revanche, attendre presque deux mois, en toute fin de plan de travail. Pour ces derniers, Cedric voulait absolument tourner avec un maximum d’effets de plateau, sans trop recourir au numérique. L’équipe déco a donc reconstruit sur le plateau F d’Epinay deux étages et demi d’immeuble, avec la cage d’escalier en bénéficiant de la fosse présente sur ce plateau. La majorité des impacts de balles étant recréés en direct, l’équipe des SFX (dirigée par François Philipi) avait préparé plusieurs exemplaires du mur avec la porte d’entrée menant à l’appartement des terroristes. Équipé d’une multitude de charges pour simuler les impacts, c’est lui qui les déclenchait sur son orgue à chaque prise tandis que les armes de jeu tiraient des cartouches à blanc 1/4 de charge. La quantité assez incroyable de projections de débris, de fumée et d’autres poussières générées par le dispositif est la clé de la crédibilité de la scène. Le dispositif de changement rapide de feuille de décor nous aidant beaucoup à gérer l’évolution de la détérioration de prise à prise. A la fin, seuls quelques impacts supplémentaires ont été rajoutés après le montage, l’explosion elle-même étant aussi générée sur le plateau à la base. En tout trois jours nous ont été nécessaires pour filmer la partie studio. »

Questionné également sur l’origine des images "embarquées" censées être filmées par les caméras fixées sur les casques des membres du Raid, Nicolas Loir explique avoir fait quelques recherches en la matière : « Il fallait trouver des caméras suffisamment sensibles pour qu’elles puissent filmer depuis les casques des comédiens et qu’elles puissent aussi apparaître à l’image. L’utilisation de Gopro était donc proscrit car non réaliste. En me documentant sur le Net, je suis tombé sur une marque utilisée par les forces spéciales de plusieurs pays : les caméras Mohoc, spécialement conçues pour s’adapter aux casques et résister aux conditions de travail musclées. Associées à ces Mohocs, on a aussi utilisé des caméras "piétons", épinglées sur les gilets tactiques, telles que les forces de l’ordre les utilisent en France. En mélangeant toutes ces sources (certaines étant en version thermique), la scène au montage final se partage entre les prises faites à la fois pour les quatre caméras Mini LF qui couvraient l’action et ces caméras embarquées, ou certaines prises effectuées uniquement et pour ces dernières. »

(Propos recueillis par François Reumont, pour l’AFC)