Virginie Surdej, SBC, et Amine Messadi, TSC, évoquent leur travail sur "Haut et fort", de Nabil Ayouch

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Virginie Surdej, SBC, directrice de la photographie belge, obtient le Magritte de la Meilleure image pour Une famille syrienne, de Philippe Van Leeuw, AFC. Amine Messadi, TSC, directeur de la photo tunisien, a signé l’image de Sortilège, le long métrage du Tunisien Alaeddine Slim, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2019. Après avoir travaillé ensemble sur Razzia et Much Loved, c’est pour une troisième collaboration avec Nabil Ayouch que les deux opérateurs se retrouvent pour filmer Haut et fort, en Compétition officielle sur la Croisette. (BB)

Anas, ancien rappeur, est engagé dans un centre culturel d’un quartier populaire de Casablanca. Encouragés par leur nouveau professeur, les jeunes vont tenter de se libérer du poids de certaines traditions pour vivre leur passion et s’exprimer à travers la culture hip hop.
Avec Anas Basbousi, Ismael Adouab, Meryem Nekach, Nouhalla Arif

Virginie Surdej, en repérage au Pérou et Amine Messadi, depuis le Liban, évoquent leur travail sur le film.

Virginie Surdej entre Nabil Ayouch (à gauche) et Amine Messadi (à droite)
Virginie Surdej entre Nabil Ayouch (à gauche) et Amine Messadi (à droite)

Un regard sur la société marocaine

Entièrement tourné à Casablanca, l’histoire se passe dans un centre culturel et autour de ce centre, dans le quartier de Sidi Moumen. Le film suit principalement une classe de jeunes qui apprennent le hip-hop. En filmant cette classe, Nabil Ayouch révèle comment ces jeunes filles et ces jeunes garçons arrivent à parler d’eux-mêmes, à raconter ce qui les trouble, les fait rêver, les bouleverse dans leur vie quotidienne. Cette parole traduit leur rapport à la société, mais Haut et fort montre aussi la manière dont leur entourage se positionne sur le fait qu’ils font du rap. C’est un regard sur la société marocaine vécue au sein de cette classe.

Une fabrication atypique

Haut et fort est une fiction inspirée du réel avec un tournage assez atypique, sur plusieurs sessions. Entre les sessions, Nabil Ayouch montait les séquences tournées, réécrivait le film… qui s’est construit au tournage. C’était une volonté du réalisateur de le fabriquer ainsi.
Le premier tournage a eu lieu fin 2017, il y a cinq ans, et nous avons testé le dispositif de tournage sur cette première session.

Des choix radicaux pour accompagner la mise en scène

La volonté de mise en scène était axée sur un maximum de légèreté, de flexibilité, d’accompagnement de ces jeunes qui n’étaient pas des comédiens. On voulait que la caméra soit au milieu d’eux, qu’elle fasse véritablement partie de cette classe. Vu le nombre de personnages et afin de pouvoir capter la dynamique des discussions, la décision de travailler à deux caméras s’est imposée. L’équipe caméra était très réduite, pas de pointeur, pas de machiniste, juste un chef électricien.
Nabil était conscient que ce procédé allait générer des images avec un côté brut et une certaine fragilité. Et c’est en partie grâce à ce dispositif qu’il y a eu des options de mise en scène et d’esthétisme du film.

Le choix du matériel s’est fait par rapport à l’équilibre recherché entre l’ergonomie, le fait de ne pas avoir de pointeur, la qualité d’image, et la disponibilité du matériel au Maroc pour éviter un acheminement depuis l’étranger. Nous nous sommes décidés assez vite sur des caméras Sony FS7, car il fallait pouvoir faire corps avec elle et la tenir longtemps à l’épaule, et des zooms Canon EF 70-200, 24-70, 24-105 mm, légers et stabilisés. Comme sur Much Loved, nous avons filmé entièrement à l’épaule. Le choix des zooms est aussi venu assez tôt, il nous paraissait cohérent pour répondre à ce désir d’immersion dans cette classe. Mais il y a eu aussi une volonté de les laisser apparents à l’image avec tout ce qu’un mouvement de zoom a de soudain et de furtif.
Nous filmions le plus souvent dans des axes différents pour pouvoir suivre les discussions avec des divergences de point de vue. Certaines scènes avaient un caractère improvisé, d’autres étaient découpées plus précisément.

L’art de la légèreté

Le désir de rester le plus léger possible s’est prolongé au niveau de la lumière. Les sources sont souvent des lampes intégrées au décor, dont on renforçait l’intensité. Nous avions 4 ou 5 "néons" de la marque Avolon conçus par le chef électricien belge Bruno Vertstraete, des Cobras et des Lomos, que l’on pouvait accrocher facilement ainsi que quelques réflecteurs. C’était notre kit de base, que l’on a complété avec quelques Kino Flo et deux SkyPanel S60 pour les scènes de nuit.

Une évolution de l’image pour les scènes musicales

Haut et fort est également un film musical, toutes les performances musicales et les scènes de danse doivent témoigner de ces jeunes qui transcendent leur vie, qui se mettent véritablement à briller comme des stars. L’image traduit ainsi quelque chose de cette consécration, elle est plus brillante, plus colorée.
Pour filmer ces concerts, nous avons profité du matériel du centre culturel où nous tournions.

Trouver l’harmonie du film à l’étalonnage

A l’étalonnage, nous sommes restés dans un style naturaliste. On voulait quelque chose de brut, d’un peu urbain. Après avoir trouvé le bon contraste et la juste saturation avec l’étalonneur Laurent Navarri de La Ruche Studio, nous avons ajouté un peu de grain pour avoir une image un peu plus organique.
Nous avons traité différemment les scènes musicales qui sont plus saturées et plus brillantes.

La difficulté de ce film a surtout été de trouver une unité dans ces différents espaces : un équilibre organique entre la vie au sein de la classe, la vie au sein du centre, le quartier autour et les séquences musicales. 

Nous remercions profondément pour leurs belles présences le chef électricien "Luce", Mohammed Sellam, qui nous avait déjà accompagnés sur Much Loved, ainsi qu’Adil Ayoub qui a aussi participé au travail du cadre.

Propos recueillis par Brigitte Barbier, pour l’AFC