William Lubtchansky

par Caroline Champetier, AFC
Willy je m’adresse à toi, tant le sentiment est violent d’une conversation interrompue.
Depuis plusieurs mois, années même, il nous était venu à l’esprit, Bob Alazraki, Jean-Pierre Beauviala et moi de nous entretenir avec toi, bien sûr autour de ton impressionnante carrière, à propos de films précis que tu as magnifiés par ta vision, mais aussi au sujet de ta vie dont chacun ici connaît des parcelles plus ou moins étendues, car derrière ton extraordinaire aisance humaine, faite de générosité, d’instinct, de timidité aussi, tu étais un homme secret, mystérieux, qui cachait ses effrois, on allait avec toi de découverte en découverte, on voyageait, comme tes ancêtres sans doute.
Irina et William Lubtchansky
Sur le tournage à Venise de Lundi matin d’Otar Iosseliani
Photo DR

Quand l’idée a fait son chemin, tu m’as appelée un jour, en me disant : « D’accord, faisons ces entretiens, mais le plus important, c’est que cela se fasse entre gens de bonne compagnie » et tu m’as parlé d’une émission de l’ORTF dont tu te souvenais où un journaliste s’entretenait avec quelques invités au coin du feu ; « le coin du feu, en bonne compagnie », c’est tout toi ! Une élégance de lord anglais alors qu’il n’y a pas plus éloigné que toi du lord anglais, puisque tu prenais plutôt tes origines du côté du prince russe, versus maharadja.

Dès que je t’ai rencontré pour entrer dans ton équipe à côté de Dominique Chapuis, tu m’as invitée à venir chez toi. Alors que tous les gens de ce métier se rencontrent au café, tu invitais tout le monde chez toi, c’est-à-dire chez Nicole, les filles et toi. C’est comme cela que je les ai connues, il y a plus de 30 ans, et que je suis tombée nez à nez avec ton immense aquarium, car tu étais alors dans ta période aquarium et poissons rares... Tu as eu beaucoup d’autres périodes, comme un peintre.
Une fois que la maison de la rue Fizeau a été terminée, il y a eu la période billard, parce que nous avions passé toutes les soirées du tournage de La Tentation d’Isabelle à jouer au billard ; tu lui as consacré une pièce de ta maison, cigare et billard, une sorte de " British touch " qui te venait sans doute finalement des films. Plus tard, la pièce du billard est devenue salle de projection, on l’appellera ta période Amazone.
Comme je m’étais étonnée de ton excellent accent dans la langue des joueurs de billard, tu m’avais raconté que ton frère Jean-Claude, étant chargé de te garder le soir quand votre mère sortait, t’entraînait, tu avais alors 6,7 ans, à la Cinémathèque, à côté de laquelle vous habitiez, pour voir des films américains en version originale.

Tu as eu de l’oreille avant d’avoir l’œil américain. Souvent tu disais cela tout bas, comme un directeur photo parle à son assistant ; Irina a dû l’entendre : « Heureusement que j’ai l’œil américain ! », ça voulait dire tout voir en un clin d’œil, un câble qui traînait, une marque oubliée, une mollesse au point.
Tu disais aussi dans les innombrables trajets en voiture que nous faisions ensemble pour aller en tournage, aller et revenir des rushes : « Un bon cadreur est un bon conducteur et vice-versa ».
Conducteur tu l’as été, esthétiquement, il y a eu la période Morgan, la période Lancia Delta coupé, Lancia de Bao-Dai, la période japonaise, jusqu’à cette petite City dont la porte s’ouvre électriquement, ce qui t’émerveillait comme un enfant devant son jouet.

Mais conducteur tu l’as été comme on le dirait d’un métal, tu as conduit cette admirable carrière dans le respect des metteurs en scène et l’amour du cinéma, comme Sven Nikvist et quelques autres, tu as fait de la fidélité un grand art.
Sans autoritarisme jamais, mais avec un charisme fait d’élégance et de distance, tu conduisais le plateau, un film après l’autre, à bon port.
Une flotte de cent et quelques voiliers voguent dans l’histoire du cinéma, certains immenses, d’autres plus petits mais toujours gracieux, lumineux.
Le mot est lâché, tu as fait de la lumière ta vie, parce que tu étais lumineux, longtemps nous et d’autres que nous, en seront éblouis.

Souvent entre mille petites phrases échangées derrière une caméra, tu m’as dit comme à d’autres, parce que tu l’avais toi-même entendu quand tu étais assistant : « Bloque les manivelles gamine, c’est un vrai miel. »
Willy, tu as bloqué les manivelles, j’espère que c’est un vrai miel.

(Texte lu par Caroline Champetier lors de la cérémonie d’adieu qui a eu lieu le mardi 11 mai au cimetière du Père Lachaise)