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Yves Cape AFC, SBC, larguer les amarres

Par Ariane Damain Vergallo pour CW Sonderoptic – Leica

jeudi 29 mars 2018 - Modifié le 27/04

Dans les années 1960, les bizarreries conjuguées des administrations belges et américaines avaient privé Yves Cape de nationalité jusqu’à l’âge de 16 ans. Né en Belgique, fils unique d’un père américain et d’une mère belge, Yves Cape avait trimballé le passeport des apatrides – de couleur rose, ça ne s’oublie pas – jusqu’à ce qu’il soit sommé de choisir entre la nationalité belge ou américaine. Il avait alors adopté la nationalité belge. Sans regret.

Bien des années auparavant, la guerre de 39-45 avait rassemblé dans ce petit pays qu’est la Belgique tous ses grands parents venus d’Europe et des États-Unis.
Son grand-père, Paul Goldfinger, un scientifique de renom, travaillait à l’institut Max Planck à Berlin. Son patron avait alors généreusement exfiltré tous ses assistants juifs et toute la famille Goldfinger avait quitté l’Allemagne en 1933.
Un de ses frères avait émigré en Angleterre et s’était retrouvé par hasard à Londres le voisin de Ian Flemming, le célèbre inventeur de James Bond. Ernö Goldfinger souhaitait agrandir sa maison, ce qui n’avait pas du tout plu à Ian Flemming qui lui avait aussitôt intenté un procès qu’il avait perdu.
C’est ainsi que se vengent les écrivains : le célèbre méchant qui donne son nom au film de James Bond, Goldfinger, n’est autre que le grand oncle d’Yves Cape
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 !

A l’adolescence, Yves Cape
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prend l’habitude d’un père protéiforme ; artiste peintre, ingénieur du son ou skipper, dans tous les cas un voyageur et surtout un grand absent. Sa mère, scientifique, devient un repère, une boussole indispensable.
Quoi de plus logique que de choisir ensuite la photographie, spécialement le portrait – fixer pour toujours les visages – et d’intégrer une école de photo, l’École 75, qui s’enorgueillit de ne donner aucun cours de technique photographique et de ne former que des artistes. Le héros de l’école est Henri Cartier-Bresson
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, un photographe qui prône une approche naturaliste du sujet, sans mise en scène et sans intervention du photographe. Travailler avec vérité et avec simplicité. Une philosophie qu’Yves Cape
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n’oubliera pas et qui fonde encore son travail aujourd’hui.

Yves Cape
Yves Cape
Photo Ariane Damain Vergallo - Leica M, 100 mm Summicron-C

A la sortie de l’École 75, il acquiert un certain renom en éditant des livres de ses photographies et en gagnant le prix du meilleur portraitiste belge mais il découvre aussi l’immense solitude du photographe. Il décide alors de faire du cinéma – un sport collectif – et choisit l’INSAS, la grande école belge.
Sa notoriété naissante comme photographe lui permet d’en remporter le difficile concours malgré un retentissant zéro sur cent en technique !
Les années qui suivent obligent Yves Cape
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à devenir assistant caméra, ce qui lui nécessite d’être rigoureux, concentré et discipliné, bref technicien « à l’opposé de ce que je suis ».
Un chagrin d’amour va lui permettre de "larguer les amarres", de quitter la Belgique et de partir conquérir Paris sans savoir que, quinze ans plus tard, il allait revenir à Bruxelles et, dans un de ces tours de passe-passe dont le destin a le secret, rencontrer celle qui allait bouleverser le cours de sa vie et l’enraciner à nouveau en Belgique. Une renaissance à quarante ans, un amour fou et l’espoir de fonder une famille.

En attendant, il est à Paris et il apprécie beaucoup de se trouver au cœur même du réacteur. La France n’est-elle pas le pays où le cinéma a vu le jour, où le réalisateur est un auteur à part entière et où l’industrie cinématographique est particulièrement choyée des pouvoirs publics ?
Parallèlement à son métier d’assistant caméra, Yves Cape
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fait la photo de nombreux courts métrages et assez rapidement lui vient l’envie "d’être calife à la place du calife" et de devenir à son tour directeur de la photographie.

Sa chance vient d’un réalisateur belge, Alain Berliner, avec qui il fait Ma vie en rose, où son travail est particulièrement remarqué. Le film rencontre un grand succès avec de nombreuses récompenses dans le monde entier. Yves Cape
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ne reçoit plus alors que des propositions de comédies, ce qu’il n’a pas envie de faire. « Les propositions pleuvaient, c’était une horreur. » Un comble pour quelqu’un qui juge qu’il n’a aucun sens de l’humour. « Même le film OSS 117 n’arrive pas à me faire rire. »

Une autre rencontre et un autre film important vont alors rectifier définitivement l’orientation de sa carrière. Le réalisateur est Bruno Dumont
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et le film, L’Humanité, qui emmène Yves Cape
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pour quinze longues semaines dans le village natal du réalisateur, Bailleul, dans le nord de la France.
Avec Bruno Dumont
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, « un travailleur énorme », Yves Cape
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retrouve instantanément les fondamentaux enseignés par ses maîtres du 75, la petite école de photographie de Bruxelles. Respecter ce que l’on filme, ne pas chercher à rendre joli ce qui ne l’est pas et ne pas détourner le regard du spectateur.
Yves Cape
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aime quand des dogmes sont ainsi posés pour la fabrication d’un film, des règles précises qui permettent l’épanouissement de grandes œuvres.
« Les films dont je suis fier sont des films avec des partis pris, je déteste les films mous qui partent dans tous les sens et je pense que la caméra et la lumière ne doivent pas se voir. »
Chaque année, les films qu’il fait avec Bruno Dumont
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– quatre à ce jour – sont immanquablement récompensés au Festival de Cannes. À l’épure et à la rigueur des tournages à petit budget succèdent les honneurs et le tapis rouge de Cannes ; un bonheur qu’il regretterait presque s’il ne savait que, comme dans la vie, les couples que forment les directeurs de la photo avec les réalisateurs sont inévitablement appelés à se dénouer un jour.

L’Humanité lance définitivement Yves Cape
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comme un directeur de la photo qui compte. Des réalisateurs aussi différents que Claire Denis
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, pour White Material, ou Patrice Chéreau
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, pour Persécution, font appel à lui.
Ce sont des réalisateurs qui préparent leur film « mine de rien » passant des heures dans des cafés à discuter avec lui et pourtant assez malins pour quand même évoquer une possible difficulté afin qu’il s’y prépare le moment venu.
Car Yves Cape
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se sent aussi à l’aise dans l’improvisation totale.
« Je suis profondément heureux de faire les choses à l’arrache, de manière impromptue. J’aime bien avoir un matériel léger et polyvalent qui me permet de décider sur place, voila pourquoi je ne tourne plus qu’en Leica
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. »
En effet, Yves Cape
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n’aime pas transformer la réalité. « Je veux une image la plus neutre possible – ce n’est pas péjoratif – qui reflète le mieux ce que je vois. »

Quand le comédien Tim Roth avait remis la Caméra d’or en 2012 au jeune réalisateur mexicain Michel Franco, il lui avait fait promettre de lui offrir un rôle dans un de ses prochains films. Ce sera Chronic, dont Yves Cape
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fera la photo et qui va également obtenir un prix au Festival de Cannes en 2015.
L’année suivante, Yves Cape
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et Michel Franco sont en repérages au Mexique pour tourner Filles d’Avril. Comme à son habitude, Yves Cape
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veut tourner en Summilux
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-C. Or, à Mexico, il est difficile et coûteux d’en trouver. Il arrive à convaincre la production de trouver une série à tout prix. « Je n’aurais pas aimé faire autrement et je voulais garder ma liberté. Un jour, il y avait une scène dans une maison sur une plage. Le diaf était de T:2 à l’intérieur et de T:22 à l’extérieur. Les Summilux
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-C me permettaient de filmer sans trop relever la lumière en intérieur et, avec un changement de diaf, d’avoir encore du détail quand, après un long mouvement de caméra, les comédiens se retrouvaient en contre-jour. »

Cette obsession de filmer la réalité « de manière instinctive » devient la marque de fabrique d’Yves Cape
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. Des réalisateurs comme Cédric Kahn
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, pour La Prière, ou Guillaume Nicloux
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, pour La Religieuse, ou même Frédéric Beigbeider, pour L’amour dure trois ans, apprécient ce directeur de la photo qui se met au service exclusif de leur mise en scène.
Plus que jamais ses références ne sont pas les images léchées de la pub et Yves Cape
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trouve "déprimant" l’envahissement du beau sur les réseaux sociaux.
« La belle lumière, ça m’ennuie. Les jolies filles bien éclairées, ça ne me fait ni chaud ni froid. Je préfère la réalité nue d’un visage. »
Une phrase que n’aurait sans doute pas reniée Henri Cartier-Bresson
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