A Camerimage, Dick Pope, BSC, perpétue la mémoire de Raoul Coutard

La Lettre AFC n°270

[English] [français]

Lors de la cérémonie de clôture de Camerimage, samedi 19 novembre 2016, le directeur de la photographie Dick Pope, BSC, a tenu à lire un texte à la mémoire de Raoul Coutard, récemment disparu. Nous publions ci-après une traduction de son intervention.

Quand certaines personnes disparaissent, celles que vous n’avez malheureusement pas eu la chance de rencontrer de leur vivant mais qui ont tant représenté pour vous, jusqu’à incarner totalement votre univers et ce il y a bien longtemps, quand elles étaient jeunes, bien vivantes et en pleine forme, dans ces moments-là, il est facile de laisser les choses se passer, ne pas réagir ouvertement ou même de ne pas s’exprimer du tout et de se contenter de laisser à d’autres le soin de lire une nécrologie ou tout simplement lâcher un « c’est vraiment dur » ou un « comme c’est triste » et puis après, vite passer à autre chose…
En ce qui me concerne, la nouvelle de la mort de Raoul Coutard, la semaine dernière, m’a profondément touché et je voudrais vraiment dire quelques mots à ce sujet, parce que pour moi, il était un dieu, un maître à nul autre pareil... et puisque nous sommes à Camerimage, festival dédié à la photographie cinématographique, quelque chose doit être dit ici, en direct ce soir.

Dans les années soixante, Coutard jouait un rôle primordial pour tous les jeunes chefs opérateurs du monde entier, y compris pour celui qui, cette année, est récompensé pour l’ensemble de sa carrière ("Lifetime Achievement Award"), Michael Chapman, ASC. À bien des égards, Coutard a inventé la prise de vues cinématographique moderne. À l’époque, regarder les films qu’il avait photographiés, c’était comme vivre pour la première fois une expérience totalement nouvelle, une explosion de nouvelles idées et de nouvelles techniques : une révolution cinématographique. Armé de la nouvelle et résolument légère caméra 35 mm Caméflex Eclair, une caméra à la forme bizarre mais si incisive dans l’action et qui permettait de filmer dans un style dynamique et libéré comme aucune autre.
Le premier film qu’il a tourné pour Godard, A bout de souffle, présentant un naturalisme mis en scène sous le mode documentaire, a été entièrement filmé caméra à la main, je pense que c’était une grande première et on découvrait la signature de son noir et blanc très contrasté. Il a enfreint toutes les règles. Tellement frais et jeune de cœur, si libre et si facile... et sa lumière idéale pour créer ces tonalités de peau modernes... toujours naturelles, toujours justes, Coutard était le maître de la lumière naturellement "disponible".

Quand il s’est mis à la couleur, c’était comme s’il réinventait la couleur. Beaucoup d’entre nous se souviendront encore de quelle expérience ce fut de voir pour la première fois Pierrot le fou, de Godard. Tourné en Eastmancolor et en panoramique Techniscope 2 perfos, avec une caméra Arriflex, c’était à l’époque, tellement bluffant, totalement nouveau, du jamais vu, luxuriant et riche, tout en pastel, doux, naturel, décrochant radicalement des conventions "bourgeoises" du cinéma d’avant. Coutard a photographié les actrices et acteurs les plus emblématiques de l’époque. Belmondo, Bardot, Moreau, Jean Seberg, Anna Karina. A travers son objectif, il les a rendus fabuleux, son travail avec les acteurs était toujours éblouissant. À bien des égards, il était la Nouvelle Vague française et je ne peux pas imaginer ces films inoubliables, ou même les années soixante-dix, sans Coutard derrière la caméra. Son influence dans tout ce qui a suivi, dans tout ce qui s’est passé ensuite, est énorme. Ses disciples ont pérennisé son art et, grâce à lui, ont contribué à changer pour toujours la façon de filmer.

Merci Raoul Coutard !

(Traduit de l’anglais par Richard Andry, AFC)