A propos du travail de Gérard de Battista sur "Roman de gare" de Claude Lelouch

Sélection officielle, hors compétition

Roman de gare est le quarantième film de Claude Lelouch en cinquante ans de carrière. Il s’inscrit dans le paysage cannois de l’année 2007 pour un hommage rendu à ce cinéaste français connu dans le monde entier. Et aussi connu par de nombreuses générations – au moins deux ! – puisque Cannes fête, lors de cet hommage, ses cinquante ans de cinéma !
C’est une deuxième collaboration pour Gérard de Battista qui avait déjà tourné Les Parisiens en 2004. Claude Lelouch a fait appel à Gérard surtout pour son expérience des tournages en HD et parce qu’il avait remarqué son excellent travail sur La Petite Lili de Claude Miller.

Claude Lelouch tourne beaucoup, il tourne vite, il a la réputation d’impressionner des kilomètres de pellicule… Alors, avoir une cassette de 45 minutes à disposition, sans couper, on comprend évidemment que la HD l’a tout de suite séduit.
Roman de gare est un film qui se regarde comme on lit un roman acheté dans une gare pour le dévorer le temps du voyage. Une comédie policière, un roman populaire, avec des clins d’œil de Lelouch à Lelouch. Surtout à la fin du film, lorsque, contre toute attente, tout finit bien, que les rencontres se font, que Gilbert Bécaud nous fait fondre et que le ton d’ Un homme et une femme nous revient en mémoire. Lelouch, égal à lui-même quarante ans après " chabada bada "…

Mais le tournage en HD séduit aussi Lelouch pour la possibilité que cela offre de tourner en basse lumière. Par exemple, les plans subjectifs de l’intérieur de la voiture vers l’autoroute, pouvoir filmer les phares des voitures qui croisent en gardant une lisibilité du bord de la voiture. Tourner vite, voilà ce qui caractérise Roman de gare. Un tournage de six semaines, pratiquement tourné dans l’ordre chronologique.
Gérard se souvient que le premier jour était une nuit, toute l’équipe est arrivée avec ses valises devant la prison de la Santé car, après le premier plan, départ sur l’autoroute, tournage sur l’autoroute, puis arrivée à Beaune pour une première semaine de travail. Ce premier plan, l’évasion de la prison de la Santé, est un subjectif des mains qui glissent le long des draps noués. Un sac à dos qui contient la caméra est installé sur le dos du cascadeur, un périscope permet de mettre l’optique au niveau de ses yeux.

Deux caméras en permanence permettent de tourner les scènes de comédie en champ contre champ en même temps. Ce n’est pas le plus facile pour un directeur de la photographie ! Il faut utiliser des longues focales pour pouvoir éclairer, soigner autant la lumière sur Fanny Ardent que sur Dominique Pinon
Tourner en HD peut aussi désorienter certains comédiens habitués aux plateaux très éclairés. Gérard nous relate une de ses anecdotes favorites : Jean-Pierre Marielle, sur La Petite Lili, demandant : « Mais, où est le plateau ? » En effet, les scènes d’intérieurs soir sont souvent éclairées par des ampoules plus fortes dans les lampes, des cubes discrets ici et là (les Lucioles)…

Claude Lelouch est extrêmement " rôdé " aux tournages. Il disait à Gérard :« Six semaines de tournage, quarante ans de prépa ! », les gens autour de lui fonctionnent avec ses codes. Habitué à cadrer lui-même – du temps du 35 mm ! –, il ne disait pas « Moteur ! », mais « Son, moteur ! » et Harald Maury, son collaborateur ingénieur du son depuis au moins dix-sept films, répondait toujours « Ça tourne », même s’il n’était pas tout à fait prêt, il finissait pendant le clap… Et Lelouch déclenchait la caméra. Sauf que sur ce film, les deux cadreurs doivent se synchroniser, et tourner à « Son, moteur ! », même s’ils ne sont pas tout à fait prêts… Et même si Gérard n’est pas tout à fait prêt non plus ! Et puis en HD, il n’y a pas besoin de clap !

Le matériel était relativement léger : deux caméras Sony 900R – sortie direct à l’arrière en HD, donc plus besoin du Miranda (elles sont donc un peu moins longues et un peu plus légères) –, deux zoom Canon 7,5x21 (équivalent d’un 18-400 en 35 mm), une série fixe Canon HD et un autre zoom ponctuellement pour les effets très longues focales, un 40x10 (équivalent d’un 25-1 000 en 35 mm). Gérard fait remarquer qu’il est quand même formidable de pouvoir tourner à l’épaule avec un zoom, le 7,5x21, qui proposent de telles focales. Les courbes de base de la caméra ont été conservées, sauf le contour qui a été considérablement réduit. Le signal enregistré était plutôt doux, plutôt plat, pour pouvoir travailler facilement à l’étalonnage.
Quant au retour vidéo, Claude ne s’en sert pas. Il y avait pour Gérard un retour 9 pouces qu’il appelle sa « cellule », un vrai moniteur avec un vrai tube HD devant lequel s’engouffre Gérard – obscurité oblige – pour régler son diaph. Ce moniteur a été calibré chez Eclair où toute la postproduction a été effectuée. La même LUT (" look up table ") y a été appliquée que celle utilisée à l’étalonnage numérique. La chaîne, chez Eclair, est très au point ; Bruno Patin a suivi toutes les étapes jusqu’aux copies et Gérard a beaucoup apprécié de n’avoir qu’un seul interlocuteur. La formation d’étalonneur photochimique de Bruno lui permet de réfléchir à pourquoi quelque chose ne va pas plutôt que de se lancer tout de suite – ce que font certains étalonneurs numériques – dans un défilement de toutes sortes de solutions en espérant trouver la bonne.

La version film est en Scope, ce qui a occasionné un rapport d’agrandissement assez fort puisque l’image enregistrée est en 16/9e. Gérard n’est pas tout à fait satisfait du rendu de certains plans avec de très hautes lumières, les blancs ne sont pas aussi beaux qu’ils auraient pu l’être en pellicule…Mais ces inconvénients photographiques sont contrebalancés par des facilités de tournage, une liberté de ton, une rapidité, une spontanéité des acteurs… Tout dépend des priorités du metteur en scène, tout est une question de choix.
Tournage jubilatoire, enthousiasme, excitation sans énervement, sentiment d’équipe très fort, les tournages avec Lelouch sont tout cela à la fois ; les scènes suivantes sont déjà en ébullition, pas de découpage prévu à l’avance, il saura où mettre les caméras presque instinctivement, les acteurs improvisent, il veut être au plus près d’eux, avec le moins de tricherie possible… Avant le tournage des Parisiens, il a dit à Gérard : « Les jouets du cinéma, je les ai tous eus, les grues, les hélicos, ça ne m’amuse plus, je veux être là où sont les acteurs  ».

Claude Lelouch et, à la caméra, Gérard de Battista

Si vous voulez en savoir plus, regardez donc le court métrage qu’il a réalisé pour répondre à la commande du Festival de Cannes – un certain nombre de réalisateurs récompensés d’une Palme d’or réalisent un film de trois minutes. Seul impératif : cela se passe dans une salle obscure !). Merci maman, merci papa raconte, en trois minutes, des moments de sa vie de cinéaste !

Article rédigé par Brigitte Barbier, après s’être entrenue avec Gérard de Battista