André Szankowski, AFC, AIP, parle de son travail sur "Variações" ("L’Ange gardien"), de João Maia

La Lettre AFC n°304

Variações, de João Maia, est une sorte de biopic sur Antonio Variações, célèbre chanteur et compositeur portugais né en 1945 et prématurément disparu en 1984. C’est à l’occasion de la sortie du film au Portugal, en août 2019, que Tony Costa, AIP, s’est entretenu avec le directeur de la photographie André Szankowski, AFC, AIP, qui nous en propose ici la transcription en français. Une édition DVD en France est prévue pour le 16 janvier 2020.

L’histoire vraie d’un des chanteurs les plus populaires du Portugal !
Antonio s’est toujours senti différent des autres. Habitant un petit village du nord du Portugal il ne tarde pas à le quitter pour s’installer à Lisbonne. Après des premières années difficiles, il part découvrir le monde, et deviendra même coiffeur... Mais son amour pour la musique et son ambition finissent par le ramener au pays où il rêve de chanter dans sa langue. Dès lors, rien ne pourra l’arrêter dans son ascension des charts, malgré les réticences de certains et les préjugés auxquels il doit faire face du fait de son look flamboyant et atypique.
Antonio Variações est un chanteur portugais populaire. Il a marqué le renouveau de la musique portugaise dans les années 1980 et est considéré, pour beaucoup, comme le symbole du renouveau de la société portugaise à la suite de la Révolution des Œillets. De par la nature originale et provocatrice de ses enregistrements, mélangeant pop, rock, new wave et musique folklorique portugaise, il est communément considéré comme l’un des artistes les plus innovants de la musique portugaise moderne.

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Faire un film d’époque dont le protagoniste est encore très présent dans la mémoire collective, comment avez-vous abordé ce problème avec le réalisateur ?

André Szankowski : João Maia a interviewé de nombreuses personnes qui ont rencontré Antonio, et j’ai également fini par rencontrer plusieurs personnes qui l’ont connu. J’ai essayé d’en apprendre le plus possible, les détails, les anecdotes, les détails qui pourraient enrichir le film et rendre justice à sa mémoire. Mais plutôt que de vouloir faire une réplique exacte du personnage présent dans la mémoire collective, nous avons essayé de raconter l’histoire d’un coiffeur qui voulait être chanteur. Sans doute beaucoup diront qu’ils le connaissaient et diront qu’il n’était pas tout à fait comme ça, les yeux, la façon de marcher, le ton de la voix, qu’il était plus timide etc. C’est presque impossible à recréer, et le cinéma nous en a déjà donné plusieurs exemples. De plus, selon les recherches de João Maia au fil des ans, Antonio ne s’est pas montré à tous de la même façon. Ses clients ne savaient pas qu’il était chanteur, ses amis musiciens ne savaient pas tous qu’il était coiffeur, et il était clairement plus extraverti avec ses amis les plus proches. Alors, de laquelle de ces versions d’Antonio vous souvenez-vous ? ("Variaçôes" signifie "variations".)

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Trente ans, ce n’est pas beaucoup pour marquer un film d’époque. Comment avez-vous abordé cette question techniquement ?

AS : Sans aucun doute, recréer les années 1980 est presque plus difficile que les années 1930 ou 1960. Nous avons des souvenirs très clairs de cette époque, elle est documentée par les centaines de photos que nous avons tous chez nous et les souvenirs de famille. Les rues n’ont pas beaucoup changé, mais suffisamment pour être historiquement erronées, les terrasses en alu, les climatiseurs, les éclairages LED, les publicités, sans parler des voitures. Le film a peu d’extérieurs et ceux-ci ont été abordés comme souvent quand il y a des contraintes budgétaires pour décorer une rue d’époque ou pour la postproduction : des plans peu ouverts, des angles limités ... Il y avait le rêve, depuis la première version du script, de faire un plan d’Antonio Variações remontant la rue du Chiado, habillé de sa façon extravagante comme à l’habitude et faisant son chemin parmi les passants et donc, de recréer les boutiques des Grands magasins du Chiado, un bâtiment qui a pris feu dans les années 1980 et n’a plus la même apparence.

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Cependant, on n’a pas abordé le film dans l’idée de ressembler aux années 1980 ou d’avoir une ambiance d’époque. Le film a été tourné dans le décor tel qu’il est aujourd’hui. La déco, les costumes et la coiffure nous emmènent à la bonne époque. Son histoire est intemporelle et universelle. Les seules choses qui ont été faites d’époque sont les images qui apparaissent dans les émissions de télévision.

Pensez-vous que le budget du film était suffisant pour ce que vous vouliez pour la photo ?

AS : Eh bien, James Cameron a dit qu’il n’avait pas assez de budget pour faire Titanic ! Plus de budget aurait donné au film une autre portée, sans doute, peut-être plus d’extérieurs, nous aurions pu aller à Amsterdam et à New York, au lieu de les recréer dans des intérieurs avec un sous-titre, tourner certains événements avec plus de figuration ou plus de jours de tournage pour mieux élaborer certaines scènes. Mais je ne pense pas que le film est moins réussi à cause de ça. C’était le budget que nous avions et notre état d’esprit pour mener le film était celui-là.

Concernant le découpage, comment avez-vous abordé la couverture des scènes et la composition, avec le réalisateur ?

AS : João avait des idées très claires de ce qu’il voulait pour chaque scène en termes d’informations sur l’histoire, d’émotions et, dans de nombreux cas, pour la caméra. Dans les conversations que nous avons eues tout au long de la préparation, nous sommes convenu de ne pas trop découper et de laisser les scènes vivre dans le cadre. Mais sans chercher des pauses ou de la lenteur, ce n’est pas ça, pas de contemplation, mais de créer une proximité avec Variações comme si nous y étions et choisissions quoi observer.

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Nous avons choisi de toujours être près du personnage principal avec la caméra, avec des grands angles, il est toujours le plus présent dans le cadre.
Le découpage a été décidé tout au long du tournage, selon les besoins de la scène, sur la base d’une répétition ou pas. Lorsque les décors sont contrôlés et si nous avons tout pour faire la scène, nous pouvons nous permettre de décider "sur le coup", en laissant parler la spontanéité.

Avez-vous fait des tests ? Avez-vous des exemples de tests d’image à nous donner ? Expliquez comment vous les avez conçus et ce que vous cherchiez. Avez-vous tourné en pellicule ? Quel équipement avez-vous utilisé ?

AS : Il y a eu une tentation de tourner en 16 mm, non pas pour donner un look "vintage", ou chercher à donner l’illusion de l’époque, mais à mon avis, pour la qualité neutre de captation du 16 mm. Le 16 mm donne, dans notre inconscient, une vision de "vérité", de ce qui "s’est vraiment passé", le tout avec sa touche magique de cinéma.

Tests tournés en 16 mm
André Szankowski

Faire Variações en film était pour moi un hommage différent de l’histoire de ce coiffeur qui voulait être chanteur, c’était dire que c’était vrai, que cet homme s’est battu, a souffert et a réussi à réaliser son rêve. Nous avons tourné des essais. Cependant, le producteur n’était pas d’accord avec ce choix et nous avons tourné en numérique.
Le film n’est pas meilleur ni pire pour ça, au contraire, c’est un autre film, tout aussi bon, juste différent.
Étant donné que cette approche reposait sur le support utilisé, nous avons décidé, en numérique, de tout rendre un peu plus grandiose, plus voyant. Nous avons opté pour des optiques anamorphiques et des couleurs plus vives. Les objectifs Lomo Square Front de 35 mm, 50 mm et 80 mm ont été mon premier choix. J’aime leurs imperfections et leur personnalité pour contrarier la perfection et la froideur du numérique. J’éclaire toujours dans l’esprit de la pellicule et, à l’étalonnage, j’essaye d’émuler le contraste et la couleur de l’argentique.
Nous avons filmé les reconstitutions d’émissions de télévision en Hi8.

(Propos recueillis par Tony Costa, AIP, et traduits du portugais par André Szankowski et Laurent Andrieux, pour l’AFC)

Voir la bande annonce en portugais


https://youtu.be/7YQdEa6IjMU

Equipe
Opérateurs Steadicam : Samuel Amaral, Leandro Silva et João Nuno Soares
Premier assistant opérateur : João Natividade
Deuxième assistant opérateur : Filipe Pantana
Chef électricien : Zé Manel Rodrigues
Chef machiniste : Marco Oliveira
Étalonneuse : Jenifer Mendes

Technique
Matériel caméra : Arri Alexa XT en RAW, objectifs Lomo Square Front Anamorphic
Matériel caméra essais en 16 mm : Arri SR III HS Advanced et objectifs Zeiss T1.3, pellicules Kodak Vision3 - 200T et 500T