Comment Julien Poupard a imaginé la photographie des "Amandiers"

Un entretien publié par le CNC

Contre-Champ AFC n°338



Très prolifique cette année, le directeur de la photographie de La Petite Bande (Pierre Salvadori), L’Innocent (Louis Garrel) et Les Miens (Roschdy Zem) dévoile les coulisses de sa première collaboration avec Valeria Bruni Tedeschi sur Les Amandiers. Il revient notamment sur son travail de reconstitution des années 1980, autour de l’école de théâtre créée par Patrice Chéreau.

C’est la première fois que vous collaborez avec Valeria Bruni Tedeschi. Comment vous a-t-elle présenté le projet des Amandiers ?

À ce moment-là, Valeria était encore en "work in progress" car elle n’avait pas trouvé sa comédienne principale. J’ai senti une cinéaste qui avait déjà son film en tête mais qui était avide d’échanges. Elle m’a fait part de ses envies. Tourner dans le théâtre des Amandiers à Nanterre, par exemple, même si elle était angoissée de revenir dans ce lieu où elle avait déjà tourné. Finalement, cela ne se fera pas puisqu’on s’est installé à la Maison de la Culture de Créteil. Nous avons aussi parlé de Super 16, qui lui semblait la texture idéale pour l’histoire qu’elle avait envie de raconter. Mais elle m’a aussi expliqué que sa mise en scène ne se prêtait plus vraiment à la pellicule. Ces contradictions et ces questionnements constituaient une matière passionnante pour moi.

Qu’est-ce qui, outre le plaisir de travailler avec elle, vous a poussé à accepter sa proposition ?

La beauté et la puissance du scénario. Ce projet de réunir des jeunes acteurs pour entreprendre avec eux ce qu’elle avait vécu avec Patrice Chéreau aux Amandiers. Je trouvais passionnant d’accompagner cette idée. J’ai été conforté dans ce sens quand elle m’a indiqué qu’elle ferait cinq semaines de répétitions et qu’elle souhaitait ma présence au quotidien. Ce qui n’arrive jamais ou presque. Ce moment a été décisif dans l’élaboration du film et de sa photographie. C’est aussi là qu’on a commencé à tisser des liens très forts. Sans doute parce que dès le début, j’ai été cash avec elle et qu’elle a apprécié cette sincérité. Ainsi, à l’issue de la répétition de la première scène entre ses deux comédiens principaux, Nadia Tereszkiewicz et Sofiane Bennacer, je lui ai dit que cela ne fonctionnait pas, par manque d’intensité. À partir de là, tous les deux, on a davantage parlé de jeu que d’images. Ce que j’ai adoré. Et quand on a tourné la scène, j’ai pu mesurer d’emblée la différence avec cette première répétition. Et le travail accompli : de leur côté, comme du mien où, en filmant ces répétitions avec mon téléphone portable, j’ai pu trouver des angles différents que je montrais à Valeria à chaque fin de scène pour en discuter ensemble.

Quels éléments Valeria Bruni Tedeschi vous a-t-elle donnés pour préparer Les Amandiers en amont ?

Assez peu de photographies, surtout des documentaires sur l’époque, à commencer par celui de François Manceaux, Il était une fois 19 acteurs. J’ai évidemment visionné des films de Chéreau, dont Hôtel de France, réalisé dans le cadre de l’école des Amandiers en 1987. On a aussi beaucoup visité de décors ensemble. Mais on a assez peu parlé d’images frontalement. Nos discussions tournaient plus autour de l’ambiance de cette époque, de la liberté que Valeria avait pu y ressentir. De mon côté, j’ai commencé à faire énormément de recherches sur Patrice Chéreau. Je ne sais plus combien d’interviews de lui j’ai pu lire mais, à chaque fois, j’en parlais avec Valeria. Deux phrases de Chéreau ont constitué pour moi un guide tout au long de cette aventure : « Le cadre ne doit pas suivre mais poursuivre les acteurs » et « Pas de transcendance sans transgression ».


https://youtu.be/XkUOas-sZ7E

Comment avez-vous recréé à l’écran l’ambiance des années 1980 ?

La première question assez basique que je me suis posée est la suivante : c’est quoi au fond une image des années 1980 ? Pour moi qui ai vu les films de ces années-là en VHS et non en salles, c’est une image fantasmée, loin de la réalité. J’ai donc décidé de ne pas chercher à copier cette image mais de jouer sur mes souvenirs de jeunesse, comme celles des photographies Kodachrome de l’époque où l’on sentait le support de la pellicule et les accidents de couleurs, soit exactement ce qu’on recherchait avec cette idée de Chéreau dont je parlais plus tôt : ne pas suivre mais poursuivre les comédiens. Quelque chose d’un peu postmoderne. On a alors fait des essais de tournage en Super 16 et en numérique, qu’on a étalonnés pour présenter un comparatif à Valeria et ses producteurs. Ils n’y ont vu que du feu. On a vraiment réussi à copier le Super 16. Donc à partir de là, on n’en a plus parlé : le numérique était devenu une évidence. Mais on ne serait jamais allé aussi loin dans l’image finale sans avoir eu le Super 16 comme référence. [...]

Nadia Tereszkiewicz, Louis Garrel et Vassili Schneider - Ad Vitam Production – Agat Films et C<sup class="typo_exposants">ie</sup> – Bibi Film TV – Arte France Cinéma
Nadia Tereszkiewicz, Louis Garrel et Vassili Schneider
Ad Vitam Production – Agat Films et Cie – Bibi Film TV – Arte France Cinéma

(Source CNC)