Ernesto Giolitti revient sur le tournage du film de Yassine Qnia, "De bas étage"

Un film noir hivernal

Chef électricien avec, entre autres, Benoît Debie, SBC (Climax) et Claire Mathon, AFC, (Portrait de la jeune fille en feu), Ernesto Giolitti tiens cette fois-ci la caméra et signe les images du premier long métrage de Yassine Qnia, De bas étage. Une chronique à la fois sociale et intime de la vie d’un petit délinquant mise à mal par son nouveau rôle de père. (FR)

Reprenant comme trame narrative de fond le thème du gangster voulant changer de vie et s’affranchir de la délinquance, De bas étage, de Yassine Qnia, est surtout aussi un film sur le couple et la difficulté de fonder une vraie vie de famille. « Je connais Yassine depuis 10 ans », explique Ernesto Giolitti, « on a tourné plusieurs courts métrages ensemble, et j’ai pu suivre toute la genèse de ce premier film depuis son écriture. On retrouve d’ailleurs beaucoup de lieux et certaines situations qu’on avait déjà filmés auparavant dans F430, son dernier court métrage, comme la ville d’Aubervilliers où nous vivons tous les deux. »
Parmi les lieux emblématiques du film, l’appartement du personnage de Thibault (le comparse de Mehdi) est assez représentatif d’une certaine ambiance héritée de l’âge d’or du cinéma italien. « Yassine aime beaucoup I Vitelloni, de Fellini. C’est vrai que ce lieu avec ses coursives, son côté figé dans le temps, peut faire penser à certains de ces films. C’est un immeuble où on a tourné des plans de presque tous ses courts métrages. On s’amusait d’ailleurs sur le plateau à filmer presque exactement le même plan dans tel escalier, à la même hauteur caméra mais avec des comédiens différents ! Néanmoins, la ville change très vite depuis quelques années, et certains lieux disparaissent, remplacés par de nouveaux logements. »

Photo Shanna Besson


Tourné avec un petit budget, le film a dû beaucoup reposer sur la préparation et les astuces pour voir le jour. « En court métrage, la débrouille et les arrangements sont souvent la clé de voûte du tournage. Quand on passe au long métrage, et qu’on est produit par une société connue (Why Not Production), on ne peut pas toujours faire ce qu’on veut et par exemple tourner une scène sans autorisation, en improvisation... On a donc beaucoup travaillé en amont pour faire rentrer le film dans les 25 jours qui nous avaient été alloués. Et je dois reconnaître que si la production était assez stricte sur ce plan de travail, ils ont tout de même été très ouverts sur tous les choix techniques, et nous ont laissé carte blanche sur cette préparation. »
Parmi les tests effectués, Ernesto Giolitti a pu notamment tourner des scènes en situation avec les comédiens du film. « Le sérieux de la préparation, c’est vraiment une des choses que j’ai apprises auprès de Claire Mathon. Préparer beaucoup ça permet de voir les choses apparaître, de réfléchir aux optiques, de mieux envisager les décors et la lumière. »
Yassine avait toujours en tête l’image qu’on avait faite sur son court métrage F430 en RED Epic et Cooke S3. Comme on avait beaucoup de scènes de nuit à tourner, j’avais un peu peur de partir sur une telle combinaison avec si peu de lumière dans ma liste, les noirs de la RED étant très denses et la sensibilité nominale aux alentours de 600 ISO.
On a testé la RED et aussi l’Alexa pour sa sensibilité et sa douceur.
De ce point de vue, l’image de l’Alexa était plus douce, avec des noirs moins bouchés, et plus souples à étalonner.
Mais je préférais le rendu de la RED et Yassine, qui est très précis dans ses choix d’image, voulait absolument retrouver cette sensation marquée de film noir hivernal et on a décidé de tourner de nouveau avec la RED. On a aussi fait des essais comparatifs entre les Cooke S3 et des anciennes optiques de Panavision à grande ouverture qu’Alexis Petkovsek de Panavision a réussi à regrouper à Paris : des Panavision Super Speed et des Panavision Ultra Speed. On gagnait en ouverture, mais le rendu, très beau, était moins doux, et les objectifs un peu trop lourds pour notre configuration de tournage.
Les Cooke S3 sont petits, avec des imperfections et une matière que j’aime beaucoup, même s’ils sont très durs à pointer... »

Ernesto Giolitti
Ernesto Giolitti
Photo Shanna Besson


Pour faciliter le travail, le directeur de la photographie a aussi intégré très tôt à ses essais le coloriste Christophe Bousquet dont il a apprécié le travail sur L’inconnu du lac, et avec qui il a travaillé sur F 430. « Pour définir une limite dans la pose, et mettre au point une stratégie surtout pour les nuits, il est venu visionner les premiers essais, et il a pu suivre ensuite le film jusqu’au bout. Par exemple, on a décidé ensemble d’aller jusqu’à 1 600 ISO, ce qui n’est pas du tout usuel sur la RED Epic Dragon, quitte ensuite à réduire le bruit en étalonnage. Ses conseils sur les réglages de la caméra ont été précieux, et son talent d’étalonneur a fait le reste. C’est vraiment une chance pour moi d’avoir pu travailler avec lui sur ce film »

Photo Shanna Besson


Parmi les enjeux en matière d’image et de lumière du film, je retiens les scènes de cambriolage et notamment celle qui se termine par la fuite du guetteur. « On a décidé de commencer le tournage par la deuxième scène de casse », explique Ernesto Giolitti. « La scène était très complexe et située à chaque fois dans des lieux assez vastes. On a tourné dans une grande déchetterie à Pierrefitte, non loin du pont sur lequel la poursuite se déroule. Un lieu très visuel, qu’on a eu la chance d’obtenir. Ma liste de lumière de base reposait sur quelques tubes Astera et 2 SkyPanels, accompagnés parfois d’un prototype de panneau LED fabriqué par Softlights (le Schooner). Un outil très léger qui facilitait le travail à la perche. En renfort, sur ces scènes de nuit, une petite nacelle a été utilisée avec un Maxibrut 9 lampes LEDs. C’est assez léger, ça consomme assez peu et on l’utilisait pour éclairer des fonds. Par contre, la puissance lumineuse est loin d’être équivalente à celle d’un maxi traditionnel avec des lampes PAR de 9 x 1 kW... »

Photo Shanna Besson


Une autre décision assumée par la production a été de monter le film en parallèle immédiat du tournage pour mieux contrôler la narration. « Je me souviens aussi que la production nous a demandé, après la première semaine de tournage, de couvrir un peu plus les scènes, de moins s’appuyer sur les plans-séquences qu’affectionne Yassine. On a obtempéré mais, rapidement, le montage et le style du film partaient vers ailleurs... On est donc peu à peu revenu à quelque chose de moins découpé. De toute façon, vu le nombre de jours qui nous avaient été attribués pour filmer, il arrivait souvent, dans une même journée, d’avoir à enchaîner plusieurs scènes majeures. Par exemple, je me souviens que l’altercation entre Mehdi et sa mère dans l’appartement familial était la troisième qu’on tournait dans la journée. Un moment fort du film, délicat à mettre en œuvre pour les comédiens. L’après-midi était déjà bien avancée, la nuit tombait, les fenêtres dans le champ... Malgré les prévisions de découpage, on a là aussi dû tourner en plan-séquence, très simplement. Finalement c’est une scène que j’adore et qui est née de cette urgence. »

Autre lieu récurrent du film, la voiture de Mehdi. De fréquentes scènes s’y déroulent...
« Parmi les essais que j’ai mentionnés préalablement au tournage, on avait notamment fait des intérieurs voiture car beaucoup de choses y étaient indiquées dans le scénario. Yassine avait pu se procurer une voiture qui deviendrait la voiture de jeu et on a pu tester ce décor en amont. Parmi ces tests, on a par exemple filmé la séquence où ils reviennent avec le jeune Alex endormi. On aimait bien l’idée de tourner les scènes de voiture en vrai rouling. Mais l’extrême inertie d’un tournage dans ces conditions, et la grande proportion de dialogues (comme la longue scène nocturne entre Mehdi et Sarah) nous ont finalement fait opter pour un mélange entre la voiture conduite et la voiture sur plate-forme louée sur deux nuits. Pour éviter toute saute dans le style des scènes automobiles, on a conservé un découpage assez simple. Seule incartade, la caméra est à l’extérieur en latéral, alors que sur les scènes en voiture roulante, elle est à l’épaule à côté ou derrière les comédiens. Et c’est presque le même dispositif lumière. L’énorme avantage de la plate-forme a été pour Yassine de pouvoir être à proximité des comédiens au lieu de suivre à distance dans une deuxième voiture et d’avoir à attendre chaque fin de boucle pour juger correctement du résultat. Surtout pour les scènes sur autoroute où chaque prise prend rapidement 30 minutes. Je suis particulièrement fier de la justesse de cette séquence qui s’achève sur un pont routier quand Mehdi, vexé, demande à Sarah de quitter le véhicule. Surtout vu le peu de temps qu’on a eu pour la filmer. »

Mehdi, la trentaine, est un perceur de coffres de petite envergure. Avec ses complices, il tente de s’en sortir mais leurs cambriolages en zone industrielle ne payent plus comme avant et les quelques alternatives professionnelles qui s’offrent à lui ne le séduisent pas. En pleine remise en question, il tente de reconquérir Sarah, mère de son fils d’un an qu’il adore.

Propos recueillis par François Reumont, pour l’AFC