Evgenia Alexandrova évoque son travail sur "Mi iubita, mon amour", de Noémie Merlant

Mi iubita, mon amour, de Noémie Merlant, était programmé dans les Séances Spéciales de la Sélection officielle du 74e Festival de Cannes. Evgenia Alexandrova, sa directrice de la photographie – issue de La Fémis en 2016 –, évoque dans le texte qui suit sa rencontre avec la réalisatrice et revient sur leurs partis pris de mise scène et en images du film, comme sur ses choix artistiques et techniques. (NDLR)

Nous nous sommes rencontrées, Noémie et moi, en juin 2019 par le biais de Raphaël Vandenbussche, le chef opérateur de son court métrage Shakira, qui parle de la communauté des Roms à Paris. Noémie, inspirée par sa rencontre avec Gimi, décide de réaliser un film sur sa famille en Roumanie. L’urgence artistique fait qu’elle écrit très rapidement et auto-finance son film.
Quand nous nous sommes rencontrées, il n’y avait qu’un séquencier du futur film. On a parlé de nos inspirations dans le cinéma et dans la vie et on a très vite compris qu’on aimerait travailler ensemble. Comme références pour son film, Noémie m’avait évoqué L’Amant, Call Me by Your Name, In the Mood for Love, Mektoub My Love. On s’est vu peut-être cinq fois avant de s’embarquer dans notre voyage épique un mois plus tard.

Evgenia Alexandrova, au centre en bleu ciel, Noémie Merlant, à sa droite, entourées des membres de l’équipe
Evgenia Alexandrova, au centre en bleu ciel, Noémie Merlant, à sa droite, entourées des membres de l’équipe

C’était un long métrage très libre tourné en 16 jours avec un financement équivalent à un court métrage, ce qui a influencé le choix du matériel et la taille de l’équipe. J’ai tourné avec une Sony FS7 et une série de Zeiss GO. Cette caméra est parfaitement ergonomique pour la gérer toute seule. Et les Zeiss GO présentent un bon équilibre entre leur maniabilité, légèreté et leur rendu esthétique : un peu vintage, avec une bonne ouverture et pas trop piqués. Je n’ai pas pris de filtres de diffusion, je savais qu’il me serait compliqué d’avoir la rigueur que ça demande. Notamment de surveiller les doubles images avec un moniteur de visionnage qui fait 5’’ de taille.
On n’avait pas de matériel pour un pointeur, je devais donc faire le point en cadrant, même si, une fois en Roumanie,j’ai pu m’entourer d’une assistante locale, Cristina (remplacée quelques jours par Béatrice) qui faisait le travail d’un second assistant où plutôt, à vrai dire, d’un couteau suisse à tous les postes. Quasiment l’intégralité du film a été tourné à l’épaule, j’ai passé des journées entières à "défiler" avec un Easy-Rig ou une bouée. Côté lumière, tout ce que j’avais, c’était deux Aladdin Bi-Flex et une Pipeline, des réflecteurs et du négatif.

Evgenia Alexandrova, de dos, et Noémie Merlant, face au moniteur
Evgenia Alexandrova, de dos, et Noémie Merlant, face au moniteur

On a voyagé toutes ensemble dans une Peugeot 5008 : quatre actrices dont la réalisatrice, Armance, notre chef-op’ son, et moi. Avec tout le matériel, costumes, affaires perso... Nos jambes étaient posées sur les pieds de 1 000 et les feuilles de Depron se décollaient régulièrement du plafond, où je les avais accrochées. On a passé deux jours dans cette voiture.

Avant de partir, on avait discuté avec Noémie de la place caméra dans le film, des compositions du cadre. On a cité Degas, à qui on a notamment pensé dans la séquence de la "douche collective entre le filles". On s’est fait une sorte de plan de travail qui évoluait tous les jours. Le matin on se levait et on discutait des séquences à tourner (6-8 par jour), on allait sur les décors (c’était facile car on logeait chez la famille Covaci), on choisissait comment raconter l’essence de la scène au cadre.
On s’est beaucoup appuyé sur ce que les décors avaient à nous offrir : les reflets, les profondeurs. Pendant le tournage des scènes, Noémie n’avait pas toujours le temps de visionner les prises, elle nous a laissé une place importante, à moi et Armance, pour partager notre ressenti sur le jeu, sur l’énergie de la scène. C’était passionnant de créer comme ça, en intimité et en liberté.

Évidemment, je m’appuyais beaucoup sur la lumière naturelle ou préexistante. Souvent j’utilisais le soleil à contre et je rattrapais la face. Il y a des séquences qui ont été tournées à la lumière zénithale, mais en général, on essayait de respecter et suivre la lumière du jour. Il fallait être prêt à tourner à chaque instant : l’ambiance du lieu et les personnages, étant complément authentiques, nous ont donné l’envie d’improviser plusieurs séquences et d’avoir une approche parfois presque documentaire.

A l’étalonnage, avec Vincent Amor, nous sommes allés à fond dans les contrastes : les noirs bien forts et les hautes lumières bien brillantes. Certaines images font presque penser aux années 1990. Avec Vincent et Noémie, on voulait une image "juteuse" qui transpire l’été et la passion, l’aventure vécue par les personnages, qui, en fin de compte, est très proche de l’aventure qu’on a vécu tous ensemble avec Noémie, Sanda, Clara, Alexia, Armance et la famille Covaci.

En vignette de cet article, une scène de Mi iubita, mon amour, photographié par Evgenia Alexandrova © Nord-Ouest Films