Irruption à Stromboli

Entretien avec le directeur de la photographie Simon Beaufils à propos de son travail sur "Sibyl", de Justine Triet

Le troisième long métrage de Justine Triet est un nouveau portrait de femme incarné par Virginie Effira, comme pour Victoria. C’est la chute vertigineuse de Sibyl dans la vie de l’autre, Margot - Adèle Exarchopoulos -, et une mise en abyme dans ses propres souvenirs qui va lui permettre de renouer avec sa vie.
Simon Beaufils signe ici une image hollywoodienne et jongle entre douceur de peau et effets de sodium dans la nuit urbaine. (BB)

Avec Virginie Effira, Adèle Exarchopoulos, Gaspard Ulliel, Sandra Hüller.

De g. à d. : Simon Beaufils, Justine Triet (au centre) et Virginie Effira (de dos)
Photo : Cédric Sartore

Les bienfaits d’une préparation en amont

Simon Beaufils : Avec les financements de plus en plus difficiles des films, la préparation se trouve souvent réduite au strict nécessaire. Or les réalisateurs sont bien souvent, dans un premier temps, les scénaristes de leurs propres films et le passage du scénario, objet papier, au film nécessite un temps d’adaptation, un temps pour transformer les mots en images.
On a travaillé cinq semaines sur le découpage du film avant le début de la préparation en tant que telle. J’entends découpage au sens large, choisir le point de vue de chaque scène, voir comment traduire certaines informations en images plutôt qu’en mots, resserrer les dialogues ou ajouter au contraire des temps morts, etc.
Justine a ainsi pu remodeler certaines parties de son scénario et adapter sa mise en scène. Au début du film par exemple, la scène où Sibyl rentre chez elle était à l’origine de jour mais on avait envie d’une scène dramatique, pas du tout réaliste, qui plongeait le spectateur tout de suite dans la fiction. On a donc décidé de la tourner de nuit...

Cette scène utilise tous les leviers de la dramaturgie cinématographique !

SB : Oui, effectivement ! Une fois de nuit, on a ajouté la pluie, les éclairs, la coupure d’électricité... Il fallait plonger tout de suite dans le drame et faire sentir que quelque chose allait faire chavirer le rapport de l’héroïne à la vie. Et poser le film dès le début du côté de la pure fiction.
On a aussi choisi, par exemple, de tourner la toute première scène du film en un seul plan (c’était quand même quatre pages de texte !), un lent travelling qui s’approche de Virginie, comme pour inviter le spectateur à la regarder avec un œil nouveau.
C’est comme un passage de la comédie - Victoria - à quelque chose de plus grave, plus intime pour Sibyl.
Ce temps de prépa nous a aussi permis d’avancer énormément sur la direction artistique, de penser les tonalités générales des décors, des costumes, de l’ambiance lumineuse de chaque scène. Nous avons parlé de beaucoup de films, c’était plus certaines séquences de films qui nous inspiraient qu’un film en particulier. Nous avons par exemple évoqué des scènes de Psychose, d’Hitchcock, pour les scènes dans le cabinet de psy entre Adèle et Virginie. Mais aussi de Gena Rowlands, de son maquillage, savoir jusqu’où on pouvait aller dans les scènes où Sibyl est au fond du trou... ou encore des films de Blake Edwards pour sa maîtrise du rythme à l’intérieur même d’un plan-séquence. C’est une étape très agréable où l’on voit le film prendre forme petit à petit.

Deux décors principaux, deux lieux de vie qui s’opposent.

SB : Le cabinet de psy est tourné en studio et l’appartement est un décor naturel. La psychanalyste reçoit ses patients de jour, et la romancière qui veut renouer avec sa passion écrit chez elle la nuit.
Dans le cabinet, il y a pas mal d’ambiances différentes, la lumière évolue dans chaque scène. Je voulais que les comédiennes soient lumineuses, dans un décor sombre. Il fallait qu’Adèle soit explosive pour qu’on comprenne pourquoi Sybil accepte de s’occuper d’elle, alors qu’elle veut arrêter son métier et que c’est ce qui va la faire couler. Le focus est vraiment sur elles deux. Ça passe aussi par le découpage évidemment, de longs plans, un échange sans forcément de contre-champ, un mouvement de caméra qui souligne le double jeu de Sibyl, des contre-plongées qui magnifient… Utiliser toutes les possibilités du cinéma pour faire surgir ce qu’il y a entre les lignes d’un scénario.

Adèle Exarchopoulos
Capture d’image

Quand elle est chez elle pour écrire, l’ambiance est beaucoup plus sombre, plus contrastée, plus tranchée. Les directions de lumière sont franches, presque dangereuses. Elles peuvent cacher ou révéler, jouer avec la part d’ombre de Sibyl, tout en restant dans une ambiance chaude type sodium plutôt réconfortante. Comme pour faire ressentir l’état du personnage, cette violence de révéler son intimité dans un livre tout en étant sous une couette douillette !

Pourtant on sent beaucoup de douceur pour les trois héroïnes.  

SB : Oui, je me suis attaché à être doux sur les visages tout en gardant un contraste, une direction. Plutôt qu’une lumière de face j’ai souvent utilisé des lumières plus latérales mais indirectes, très diffusées, pour essayer de les magnifier tout en restant réaliste. J’ai fait de vraies entrées de lumière sur le décor, très fortes, particulièrement sur les séquences de jour, mais pas sur elles, toujours à côté. La lumière se devait d’être bienveillante, ces héroïnes me touchent, de par leur fragilité, leur part d’ombre.
Ce qui est fascinant, c’est de voir à quel point les visages sont riches et variés, ils nécessitent des lumières différentes pour les révéler, plus ou moins rasantes ou diffusées par exemple. La hauteur, l’angle du projecteur par rapport à la caméra viennent souligner ou atténuer tel détail du visage en fonction de la scène. Virginie, par exemple, a un visage très changeant en fonction de l’émotion qu’elle joue.
Sa présence sur le plateau était quotidienne et pourtant, chaque jour, j’ai découvert de nouvelles choses sur son visage.

Virginie Effira
Capture d’image

Magnifier les peaux, un credo.

SB : J’ai choisi de tourner avec l’Alexa Mini, en anamorphique et avec les optiques Hawk série V. Les Hawk sont un peu lourds et encombrants (ce qui ne semblait pas a priori être la meilleure idée pour aller crapahuter sur un volcan à Stromboli...) mais ils ont un très beau rendu de couleur et de douceur. L’anamorphose casse un peu les pixels trop carrés, et j’ai souvent légèrement sous-exposé (même les scènes de jour) pour obtenir une matière discrète propre à l’Alexa... un petit fourmillement, pas si loin d’une sensation de grain...
Pour les peaux plus particulièrement, tout se joue sur des nuances, des détails. Le type de diffuseurs choisi, la matière plus ou moins brillante, plus ou moins chaude ou froide sur laquelle la lumière va rebondir, tous ces éléments interviennent sur le rendu de la peau.
J’aime bien donner des directions très précises dans mes choix de lumière au tournage, qui a priori ne laissent pas tellement de possibilités à l’étalonnage de s’en éloigner. Ce qui fait qu’on trouve très vite le style de la scène, et qu’on peut ensuite prendre du temps sur les peaux, en y revenant, par petites touches.
Sophie, cheffe électricienne sur le tournage, et Magali, à l’étalonnage, m’ont vraiment aidé à obtenir cette qualité.

Filmer à Stromboli... une île, un volcan, un bateau, des anecdotes ?

SB : Sur une île tout est plus compliqué en logistique... et étrangement les endroits magnifiques ne sont souvent pas les plus accessibles ! On ne peut se déplacer qu’en tuk-tuk ou à dos d’âne à Stromboli et nous avions tout le matériel en double, le nôtre et celui du "faux" film, donc nous n’étions pas particulièrement légers. Je crois que je me rappellerai toujours la tête du producteur exécutif italien quand je lui ai dit qu’on aurait besoin d’une grue pour une des scènes !

Rocco, l’âne caméra à Stromboli
Photo : Agathe Dercourt

La scène d’amour sur la plage de nuit sous la pluie... Il n’y a pas d’eau douce sur l’île et l’eau potable est acheminée par bateau. Il était impossible d’utiliser l’eau de mer sous peine de détruire les chaussures et les costumes avec le sel. On a dû construire une piscine sur la plage, ravitaillée par bateau... De plus, Gaspard Ulliel et Virginie Effira marchent sur près de 200 mètres le long de la mer, il a donc fallu éclairer toute la plage car il n’y a absolument aucun éclairage existant sur cette partie de l’île. Là où ça s’est corsé, c’est que je ne pouvais pas éclairer vers le large, pour ne pas courir le risque que des bateaux prennent nos lumières pour des phares... et viennent s’échouer sur les côtes !

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)