Jean-Pierre Beauviala (1937-2019)

La ville criminogène, le son concomitant et... un chat sur l’épaule
L’histoire d’Aaton fut d’abord et toujours celle d’un homme, Jean-Pierre Beauviala, au parcours singulier et unique dans l’histoire du cinéma et de ses techniques. Certes son nom vient s’ajouter à une liste de pionniers et industriels français, d’Etienne-Jules Marey et Louis Lumière à André Coutant et Pierre Angénieux, mais il incarne plus que les autres un certain génie français, cartésien et intuitif, considérant que trouver les bonnes réponses exige de se poser d’abord les bonnes questions afin de fournir les outils adaptés aux besoins de chacun.

- «  Je suis un architecte contrarié.  »
Les chemins de l’invention et du génie créatif empruntent parfois des sentiers détournés, sinueux et imprévisibles. Jean-Pierre Beauviala était passionné d’art et d’architecture appliquée à l’urbanisme. Quittant ses Cévennes natales, il débarque à Grenoble en 1957 où il entreprend des études d’ingénieur en électronique à l’université avant de se retrouver propulsé maitre-assistant !
Mais l’urbanisation galopante et absurde qui sévit dans ces années 1960, particulièrement dans les banlieues - « ces villes criminogènes », dira-t-il plus tard -, ne cesse de le hanter au point de vouloir documenter en images et sons, la structure des villes anciennes et « en quoi c’est génial comme dispositif socialisant. » Un projet qu’il ruminera toute sa vie, un projet qui germa dans cette utopie pré-soixante-huitarde chez ceux qui, plus clairvoyants et vigilants – ou “lanceurs d’alerte” dirait-on aujourd’hui –, refusaient un certain projet de société.

- Le son concomitant
« Pour faire ce film, j’avais besoin d’un dispositif qui permette à la caméra de se mouvoir sans entraves et de capter en même temps plusieurs sons : par exemple, si j’ai un bonhomme qui déambule dans une rue donnée, je ne veux pas enregistrer seulement les bruits de la rue autour de lui ; ce qui m’intéresse et que je cherche, ce sont surtout les événements concomitants ayant lieu en d’autres endroits que cette rue-là, enregistrer le son chez la crémière (et peut-être aussi une autre image), ce qui se passe à l’intérieur de sa maison là-haut au quatrième étage, dans son atelier là-bas au bout de cette rue. Je voulais enregistrer les sons synchrones qui accompagnent, précèdent et surveillent l’homme qui marche. »
Voilà donc Jean-Pierre Beauviala muni d’une Arriflex 16 standard et d’un Nagra III, vainement négocié auprès de Stefan Kudelski. Son premier souci est de libérer la caméra et l’enregistreur du câble (Pilotone) qui les relie : « Il a fallu que je bricole, que je modifie l’Arri standard pour asservir son moteur à courant continu sur une horloge à quartz : c’est comme ça que je m’étais inventé le système quartz tout seul dans mon grenier. » Mais la solution n’est pas encore totalement satisfaisante, la caméra reste bruyante et condamne momentanément l’entreprise.

- Un passage éclair chez Éclair
C’est au début des années 1960 qu’était sortie la caméra Éclair 16 (prototype KMT puis modèle NPR) mais l’entreprise achoppait encore sur la question d’une synchronisation parfaite. Son brevet déposé et racheté par Éclair, Jean-Pierre Beauviala collabore alors pendant neuf mois en tant qu’ingénieur conseil, développe le moteur piloté par quartz ainsi que le single-system (enregistrement simultané du son dans le magasin), ce qui lui semble malgré tout une aberration. Lorsque la société Éclair est reprise par Harry Saltzman, démantelée et délocalisée à Londres, il décide de rester dans le centre-ville de Grenoble et débauche les meilleurs techniciens d’Éclair pour fonder la société Aaton. « On démarre sur ce qu’on sait, sur ce qu’on veut faire : l’étude d’une caméra adaptée à la ligne que j’avais dès le départ choisie, pour cette sorte de cinéma-fiction travaillé à partir du réel. »
Nous sommes en 1971, alors que démarre aussi dans l’agglomération grenobloise le grand projet urbanistique du quartier dit de la Villeneuve.

- Un chat sur l’épaule
Éthologie du chat :
Le chat possède des sens très développés. Il perçoit son univers différemment des humains, et on lui a même prêté des pouvoirs surnaturels
La vue est son sens primordial. Son champ de vision est plus étendu que celui des humains
Le chat est généralement d’une nature très indépendante…
Mais les éthologues ont-ils envisagé une seule seconde que le chat, outre les caractères qu’on lui prête et qu’il partage avec certains humains, pouvait aussi inspirer une caméra ?

« Lorsque j’ai vendu mon premier brevet à Éclair-Mathot, celui du moteur quartz, j’avais demandé à avoir en premier paiement une caméra, une Éclair 16, et le jour où ils me l’ont donnée, il a bien fallu que je la mette sur l’épaule. Alors là, horreur, je crois que c’est à ce moment-là qu’est né le projet de faire une autre caméra. »
La simple observation d’un chat posé sur l’épaule inspirera donc la forme équilibrée de la nouvelle caméra et même le son feutré, comme un ronronnement, du moteur et de l’entraînement de la pellicule. Le corps de caméra ainsi rejeté en arrière dégage aussi le visage de l’opérateur qui reste en contact direct avec son sujet.

Du "modèle" (à gauche) à la réalisation : Etienne Becker, Louis Malle et Jean-Pierre Beauviala

Mais Jean-Pierre Beauviala n’est pas de ces inventeurs solitaires qui travaillent dans le secret de leurs laboratoires. Les ateliers Aaton installés dans la vieille ville de Grenoble ne sont-ils pas entièrement ouverts sur l’extérieur ?
Au contraire, il écoute, consulte, partage afin de fournir aux cinéastes l’instrument adapté à leurs besoins. Son invention viendra ainsi conclure magistralement des recherches et tentatives plus ou moins fructueuses qui animent tout le cinéma indépendant (documentaire, cinéma militant ou cinéma-vérité quelque soit le nom qu’on lui donne) depuis la fin des années 1950 en France comme Outre-Atlantique : Richard Leacock, D. A. Pennebaker, Robert Drew, Michel Brault, Albert et David Maysles, Jean Rouch, Mario Ruspoli, Johan Van der Keuken… tous ceux qui ont ouvert la voie mais à qui il manquait le bon outil.

Albert et David Maysles

L’Aaton 7 est présentée en 1974 à la Photokina de Cologne puis l’Aaton LTR, avec marquage-temps en clair et reprise vidéo, en 1978. On connaît la suite : l’évolution des Aaton 16 mm et Super 16 mm, l’AatonCode, la paluche, l’Aaton 35 (à la demande de Jean-Luc Godard), la A-Minima, la Penelope puis la version Penelope-Delta et enfin le Cantar, l’enregistreur numérique qui vient ainsi boucler la boucle d’une aventure qui avait justement commencé par un questionnement sur le son. Peu de fabricants avant lui, sinon aucun, n’avaient à ce point fait évoluer les outils permettant non seulement l’enregistrement de l’image ET du son mais aussi leur appairage et leur reproduction tout au long de la chaîne (le Keylink équipe depuis longtemps tous les labos du monde).

Jean-Pierre Beauviala garda toujours ce regard visionnaire et lucide, sur son parcours et ses errements comme sur les évolutions à venir provoquées par la révolution numérique, et sa réflexion est restée fidèle aux questionnements fondateurs de la société Aaton. Ainsi, lorsqu’en 2016, dans la cadre du 27e Festival International de Marseille, un jeune journaliste lui demande « Quelle est la première qualité d’une caméra ?  », Jean-Pierre Beauviala semble d’abord surpris par la question, réfléchit quelques secondes avant de répondre, presque agacé : « Une caméra ?… De quoi ?... De cinéma ?… C’est ça votre première question !... Parlons de cinéma d’abord avant de parler des objets. Quel cinéma fait-on ? »

Jean-Pierre Beauviala était membre consultant de l’AFC.

  • Visionner le documentaire de Julie Conte, Un chat sur l’épaule, réalisé en 2013 (visionnage payant)

(En vignette de cet article Jean-Pierre Beauviala, à l’île de Ré en 2011 - Photo Gabriel A. Sousan)