Julien Poupard, AFC, évoque son travail sur "L’Innocent", de Louis Garrel

J’avais déjà tourné le film La Croisade avec Louis. Lorsqu’il m’a parlé de L’innocent, Louis m’a tout de suite dit qu’il voulait explorer d’autres chemins visuels, voire presque construire le film à l’opposé du précédent. Très vite, on a parlé du mélange des genres. Le film navigue entre la comédie, le film policier, la comédie romantique, le film d’action. Il fallait jouer avec les codes du genre, jouer avec le cinéma tout court. Nos références allaient de Uncut Gems, des frères Safdie, Vertigo, de Hitchcock, Conversation secrète, de Coppola, La Règle du jeu, de Renoir. Il fallait chercher une photographie romanesque qui pourrait envelopper tous ces genres.

Essais
Au départ, Louis souhaitait tourner les séquences de jour en 35 mm et les nuits en digital. J’aimais beaucoup cette idée. Mais pour des soucis de production, cela n’a finalement pas été possible.
On a fait des essais. Acteurs et costumes dans les rues du Marais. On teste un zoom 24-290, une série Primo 70, une série Panaspeed. Le zoom nous plaît beaucoup avec Louis.


Je prends la Sony Venice. Je viens de faire une publicité avec et son système Rialto, qui me plaît beaucoup, surtout pour les séquences de voiture.
On étalonne avec Yov et assez vite, on trouve une image qui "sonne" juste. Louis aime les images froides et les noirs charbonneux. Mais le film ne doit pas être monochrome non plus, il doit accueillir la couleur. On évoque les photographies de Saul Leiter et Ernst Haas. Pas de sur-définition non plus. Je cherche alors un moyen pour arrondir l’image. Louis déteste les halos dans les hautes lumières alors on choisit des filtres numériques que l’on place dans les noirs et le gris mais qui évite les hautes lumières.

Pour la couleur, Repérages
Jean Rabasse, le chef déco, participe à tous les repérages et la collaboration avec lui fut un vrai bonheur. On a chacun amené des idées pour construire pas à pas cet univers. Je trouve que le magasin de fleurs est absolument sublime. Dans les couleurs, les textures, tout fonctionne.

Louis Garrel et Noémie Merlant
Louis Garrel et Noémie Merlant
Photogramme | © Les Films des Tournelles


Lors du repérage du restaurant routier (séquence de braquage), le lampadaire mercure qui éclaire le restaurant est blanc à l’œil mais complètement vert sur les photos. On cherche à retrouver ce vert. Et pour cela j’utilise un outil très pratique le Mixbook de DMG. On trouve alors la gélatine la plus proche de ce vert. On décide de mélanger avec du sodium et un blanc lunaire. Ce décor est notre grand défi avec Julien Gallois, le chef électro. Il faut faire des mélanges de couleur.

Etalonnage de rushes
Sur le précédent film avec Louis, j’avais remarqué qu’il s’attachait particulièrement aux rushes. Lorsqu’il monte, il accepte l’image telle qu’elle est et construit son film autour, avec ses qualités et ses défauts. Pour ce film, je milite ardemment pour un étalonnage de rushes mais toujours le problème d’argent. Du coup, pour ce film, je décide d’étalonner moi-même les rushes le soir. Certes de manière un peu grossière mais j’y vais fort. Et plus le tournage avance, plus je pousse les choses. Noirs très denses et froids, hautes lumières retenues, la Venice réagit bien dans la séparation de couleur. Louis regarde les rushes tous les soirs, parfois on étalonne ensemble. Et au fur et à mesure j’ajuste ma manière d’éclairer. Plus je pousse le contraste à l’étalonnage, plus j’adoucis la lumière à la prise de vues, surtout sur les visages.

Anouk Grinberg et Roschdy Zem
Anouk Grinberg et Roschdy Zem
Photogramme | © Les Films des Tournelles


Tournage
Il y a un plan que j’adore dans le film et qui résume bien notre collaboration avec Louis. On tourne la scène où Abel change d’avis sur sa participation au braquage. C’est une scène de bascule. On tourne sur les quais à Lyon et ça ne marche pas. Le décor, le plan, la scène. Quelques jours plus tard, alors que l’on est en pleine campagne, Louis me dit qu’il aimerait retourner cette scène dans un champ aujourd’hui. On a très peu de temps. Je lui propose alors de faire la scène avec le 1 000 mm mais en plan large. J’aime beaucoup cette optique. On improvise le plan. Ce jour-là, il fait très froid et pas de temps pour mettre l’optique à température adéquat. La buée importante et la rosée font que je ne vois quasiment rien dans le viseur. Les HF son ne marchent pas, je n’entends rien… On ne revisionne même pas la prise. Le soir, sur Resolve, je contraste très fort l’image et le plan apparaît, c’est assez magique. J’aime beaucoup ce plan car on est à la fois très loin (longue focale) et très proche (son). Et ce contraste, cette ambivalence évoque un changement à venir…

J’ai beaucoup aimé tourner ce film. Des comédiens exceptionnels, Noémie Merlant, Roschdy Zem, Anouck Grinberg. Une super équipe image, investie et passionnée.
Je remercie Louis pour son inspiration, son audace, son humour et puis sa confiance.