Let My People Go !

Let my People Go !

Paru le La Lettre AFC n°215 Autres formats

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Le film de Mika marque vraiment pour moi une sorte de tournant, avant je pense que je cherchais une sorte de charme et de photogénie naturaliste et là j’ai cherché, poussée dans mes retranchements par le réalisateur, Mikael Buch, une forme de vivacité au sein de l’artifice.
Mikael Buch and Céline Bozon, on both sides of the camera
Photo Carole Bethuel

Vivacité était le maître mot sur le film, vivacité est un terme qui n’est pas loin de vivant, riche, chatoyant mais aussi de changeant ; entre le rire et les larmes, à l’image du film…
" Vif ", évidement on pense en terme d’image à la couleur. Il y a deux parties dans le film, une sorte de prologue qui se passe en Finlande où un malheur pousse Ruben, le personnage principal, à retourner dans sa famille, juive, en France deuxième partie du film. Pour la Finlande " fantasme exotique du film ", il s’agissait d’être très coloré avec une tendance froide, très lumineux (j’étais surex ; voir les essais de surex en photo), d’avoir beaucoup de profondeur de champ et très diffusé. Nous étions en deux perfos 35 mm avec un étalonnage numérique.
Or, j’avais remarqué, sur d’autres films, que l’étalonnage numérique rendait en fait très frileux sur la couleur et le contraste, on avait toujours l’impression d’aller trop loin dès qu’on mettait un peu de contraste ou de couleur tellement l’image en sortie de scan était plate et grise… C’est pourquoi, suite à des premiers essais filmés pendant des repérages en Finlande, je me suis dit qu’il fallait des références de couleurs un peu folles, extrêmes et surtout irréelles ; ce qui m’a mené vers l’Ektachrome, film inversible de chez Kodak. Par contre, le contraste sur les visages était trop violent pour tourner directement en Ektachrome, donc, pendant le tournage, nous avions un magasin chargé en Ekta et à chaque plan nous impressionnions une référence Ektachrome qui me permettait d’étalonner une fois le film fini.
Nous n’avons tourné qu’une séquence en Ektachrome, c’est celle du rêve de la mère finlandaise entourée d’un loup blanc, sous la neige. Ce que je trouve fou surtout à notre époque, du quasi tout numérique, c’est la texture de cette pellicule, j’ai l’impression que c’est un mot de dinosaure la texture, le rendu, le grain peut-être justement parce qu’il n’y a pas de mot juste pour parler de ça, la matière, la structure de l’élément pellicule, il faudrait un mot qui englobe tous ces mots, c’est toujours compliqué quand on parle de sensation.

On the set in Finland
Photo David Koskas


Sur la partie Paris " famille étouffoir ", la continuité par rapport à la Finlande était du côté du lumineux, très diffusé ; par contre il s’agissait d’être très chaud.
J’avais déjà utilisé le chocolat sur Mods de Serge Bozon, le 812 sur Transylvania de Tony Gatlif, je voulais quelque chose de plus fort et de plus jaune rouge, doré que magenta comme le 812 ou jaune vert comme le chocolat, c’est grâce à Danys Bruyère que nous avons trouvé le " Maui Brown ". C’est un filtre qui équivaut à deux diaphragmes de densité et donc pousse à éclairer plus… Mais j’aime la manière dont il colore les peaux et les décors. Sur les extérieurs jour sans soleil, c’est très difficile, il faut du contraste à la base pour que l’image ne devienne pas lavasse et monochrome.
C’était très intéressant à l’étalonnage num de tirer un peu plus le Maui vers du rouge ou bien du Mag ou de calmer un peu les zones autour des personnages en les refroidissant et en gardant les peaux très chaudes.

J’ai travaillé avec Raphaëlle Dufosset chez Eclair, elle s’est occupée et des essais et des rushes et du def, ce qui est pour moi une méthode de travail idéale, qu’on devrait avoir sur tous les films et particulièrement quand on tourne en numérique.
Par contre, comme nous sommes allés très loin sur les couleurs, je dois avouer que la copie film était un peu décevante, moins riche en couleur, du coup l’image du film paraît plus limitée en 35 mm qu’en DCP.
Vif, c’est aussi lumineux, aller vers la lumière n’est pas très naturel pour moi, les hautes lumières comme on dit m’ont toujours intimidées, beaucoup plus que la pénombre ; et là, il s’agissait de chercher le contraste, les brillances.

Ce qui est particulier avec Mika, c’est qu’il y a eu un goût cinéphilique commun très fort, et une envie plastique qui en découle. Il déverrouille des choses sur ses collaborateurs, il empêche d’être frileux. On s’est très vite parlé de Wes Anderson qui est un cinéaste important à mes yeux. Et l’état d’esprit de Let my People Go est très proche de ça, un mélange de fantaisie extrême voire de parodie ou plus sobrement de comédie et de choses très intenses et émouvantes.

Le film est tourné en deux perfos avec une Arricam Lite et un 17-80 mm de chez Angénieux. Finlande : les extérieurs sont en 5201 avec Mitchell C et 5219 pour les nuits.
Paris : en 5207 avec Classic Soft 1 et 2 et Maui 1 et 5219 en nuit.
Le rêve de la mère en Finlande entourée de loups est tourné en Ektachrome Mitchell C.

Un grand merci à mon équipe merveilleuse, Catherine Georges, première assistante qui m’a permis de m’y retrouver dans les essais de combinaison de filtres, et mon chef électro Olivier Godaert et mon chef machino Gaston Grandin.
La collaboration avec le décorateur Gwendal Bescond fut vraiment riche et intense, je pouvais vraiment m’appuyer sur son travail pour construire l’image sur les gammes de couleur les densités les brillances….
Et un grand merci à la production et plus particulièrement Géraldine Michelot pour sa confiance, fait remarquable et précieux de nos jours.

Portfolio

Équipe

Première assistante : Catherine Georges
Deuxième assistant : Romain Marcel
Chef électricien : Olivier Godaert
Chef machiniste : Gaston Grandin
Cadreur Finlande : Karri Takala
Electricien Finlande : Aki Karppinen

Technique

Pellicules : Kodak 5201, 5207, 5219 et Ektachrome
Matériel caméra : Arricam Lite, zoom Angénieux 17-80 mm
Laboratoires : Eclair
Etalonnage : Raphaëlle Dufosset