Lucie Baudinaud parle de son travail sur "Les Enfants terribles", d’Ahmet Necdet Cupur

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Lucie Baudinaud est une jeune cheffe opératrice française, ayant signé la photographie de nombreux courts et longs métrages de documentaire et de fiction, notamment Olga, d’Elie Grappe, en compétition à la Semaine de la Critique cannoise et qui sortira mercredi en salles. Elle présente à ce 29e Camerimage Les Enfants terribles, un film documentaire d’Ahmet Necdet Cupur. (MC)

Les Enfants terribles nous plonge dans le quotidien d’une famille turque, celle du réalisateur, dans laquelle les jeunes adultes se battent chaque jour pour affirmer leur liberté et leur indépendance face à une autorité paternelle ancrée dans des valeurs traditionnelles. Ahmet Necdet Cupur nous livre ici le portrait intime d’une jeunesse prête à changer les choses.

Photo Lucie Baudinaud

Aîné d’une grande fratrie, Ahmet a quitté très jeune son village en Turquie pour poursuivre son rêve d’ailleurs. Vingt ans plus tard, Mahmut et Zeynep, deux de ses jeunes frères et sœurs, lui ont demandé de revenir leur apporter son soutien dans le combat qui les oppose aux valeurs familiales.
Devenu cinéaste en France, Ahmet est parti avec sa caméra et l’idée que peut-être il devrait imprimer ces événements intimes dans la mémoire collective.

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Pendant près de deux ans, Ahmet avait déjà beaucoup tourné lorsqu’il m’a demandé de l’accompagner à l’image, au printemps 2019. Il a ressenti le besoin de se libérer du geste de filmer pour pouvoir prendre du recul et se rendre disponible aux échanges familiaux.
A Paris, nous avons d’abord procédé à un dérushage de la matière existante. Il en ressortait une vision photographique forte. Ses cadres, ses choix d’axes, son écoute, la durée de ses plans témoignaient d’un parti pris cinématographique déjà très engagé. L’enjeu de notre collaboration a ainsi été le suivant : intégrer, conserver ces choix esthétiques forts et la pudeur d’Ahmet ; dans la façon que j’aurai moi de filmer sa famille, et de le filmer lui-même.
Ensuite nous avons mené une réflexion plus globale sur son récit : avant de repartir il était important de questionner sa recherche à travers ces événements intimes et bouleversants.

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Je ne parle pas le turc ni l’arabe, je me fiais à mon intuition. Il s’agissait de capter une multitudes d’autres détails dans la musicalité de la parole, les regards, les silences. Ouvrir l’œil gauche afin de tout capter du hors-champ, ressentir ce qui se joue dans ce qui ne se dit pas. Capter des gestes, mimétismes, tics de langages devenus sonorités récurrentes. Je l’avais déjà expérimenté lors d’un documentaire au Vietnam tourné dans une minorité ethnique l’année précédente, c’est une pratique assez passionnante qui ouvre une autre sensibilité d’écoute et de regard.
Cela permettait aussi à la famille et aux visiteurs d’échanger sans pudeur devant moi. Pendant le tournage, je me faisais discrète pour préserver l’intégrité des échanges. Ahmet assurait la prise de son. En tant que femme "émancipée" je bénéficiais d’une distance qui m’a aidée : j’étais une étrangère, cela me rendait plus libre vis-à-vis des hommes du village, et faisait de moi une potentielle alliée pour les femmes.

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En termes de lumière nous avons souhaité préserver les directions naturelles des lieux déjà filmés. En restant dans les teintes pré-existantes des pièces, nous avons changé les ampoules pour obtenir des intensités plus adaptées à la prise de vues. Aussi j’ai loué un 35 mm Samyang T1.5 pour les situations d’extrême obscurité. C’était le cas pendant la scène qui ouvre le film. Ce soir-là, un orage s’est abattu sur le village qui a été plongé dans l’obscurité pendant toute la nuit. La famille s’est rassemblée autour d’une lampe à pétrole, sublimes moments d’ombre et de lumière que nous avons pu capter sans trahir l’intensité du moment.

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Chaque matin nous dérushions ensemble. Ahmet m’indiquait ses recherches visuelles, les choses à privilégier, tout en me traduisant les scènes. Il me racontait ses avancées et me partageait ses doutes. Nous cherchions à identifier les éléments qui nous permettaient d’écrire le film qu’il voulait faire, et progressivement nous comprenions ce que devenait son film.
Ce travail a continué à Paris pendant son montage l’année qui a suivi notre voyage.
À l’été 2020, je n’ai pas pu l’accompagner sur la dernière session de tournage. J’étais engagée sur un long métrage et le Covid rendait le calendrier des voyages impossible.
Pour des raisons de coproduction, l’étalonnage a eu lieu en Allemagne. Nous avions regardé quelques pistes ensemble chez Micro Climat Studios (labo auquel je suis associée à Montreuil), mais je n’ai pas pu l’accompagner dans cette étape.
En ce sens nous signons notre collaboration à l’image ensemble bien qu’il ait été le principal opérateur de son film.

Photo Lucie Baudinaud

(Propos recueillis par Margot Cavret pour l’AFC)