Raoul Coutard, "en direct" de Camerimage

Par Richard Andry, AFC

par Richard Andry La Lettre AFC n°270

Raoul Coutard, le grand Raoul Coutard, vient de nous quitter. Le chef opérateur d’A bout de souffle, Lola, Jules et Jim, Pierrot le fou, Tirez sur le pianiste, Alphaville, Z, parmi tant d’autres films, le complice de Godard, Truffaut, Demy, Costa-Gavras et véritable icône de la Nouvelle Vague, est parti rejoindre tous les légendaires héros de la photographie cinématographique, là-haut dans la grande lumière éternelle.

Mais il nous laissera son œuvre, qu’elle soit gravée sur la pellicule, retranscrite en numérique ou dans tout autre futur support que la recherche technologique ne manquera pas de nous produire. Des ombres, des lumières, des couleurs et du mouvement. Car nous sommes tous des enfants de Coutard, tant, dans sa collaboration avec Godard, il a pu révolutionner les techniques de la prise de vues cinématographique et nous a, nous ses successeurs, libérés des lourdes règles et contingences qui assommaient alors le métier. Je ne rentrerai pas dans les détails, une abondante littérature en a disserté et son livre, L’Impériale de Van Su : Comment je suis entré dans le cinéma en dégustant une soupe chinoise, si vous pouvez le trouver, vous éclairera sur son œuvre et sa personnalité.

Quand j’étais étudiant à l’IDHEC, au début des années 1970, il était, avec Nestor Almendros, une de mes idoles. Nous avions essayé de le faire venir à l’école mais nous n’avons jamais réussi à l’avoir comme intervenant (j’eus la chance d’avoir Nestor comme superviseur sur un film de promo). Je fis sa rencontre dix ans plus tard, sur un film de José Pinheiro avec Alain Delon sur lequel j’étais cadreur. Je n’étais pas rassuré car Raoul avait l’habitude de cadrer la plupart des films sur lesquels il opérait, mais, malgré une ambiance de plateau pas très agréable et avec un humour bien marqué, il a su détendre l’atmosphère autour de la caméra et le tournage fut pour moi une expérience très intéressante.
Raoul était chaleureux, généreux et protégeait son équipe. Cela lui venait peut-être de ses débuts effectués en qualité de photographe reporter de guerre en Indochine. C’est là qu’il avait connu son copain-acolyte-complice Pierre Schoendorfer qui, la paix revenue, lui fit tourner son premier film, La Passe du diable. Film en scope, à 50 ASA et sans moyens dans lequel on voit déjà pointer le style "Coutard" qui va éclore dans sa collaboration avec Jean-Luc Godard.

Il y a cinq ans, Pathé m’a demandé de superviser la numérisation du film de José Pinheiro et j’ai repris contact avec Raoul. Je suis allé lui rendre visite au Pays basque où il avait pris sa retraite et depuis, nous avions pris l’habitude de discuter le coup au téléphone, au moins tous les quinze jours. On parlait surtout de ses souvenirs de tournage ainsi que de technique.
Et même si la maladie le fatiguait beaucoup et raccourcissait nos échanges, Raoul était un conteur fantastique et les histoires d’optiques prenaient des allures d’épopée dont les héros avaient pour noms Kinoptik, Franscope, Dicop.

Raoul Coutard, la plus formidable icône de notre métier, était humble et aimait les bons mots quand ils étaient simples. Avec Monique, sa formidable épouse, ils formaient un couple généreux et accueillant et mes petites discussions téléphoniques vont cruellement me manquer. Je suis a Camerimage ce lundi, et je ne pourrais pas venir lui rendre un dernier hommage demain à Boucau. Michael Chapman, ASC, honoré cette année, a fait part de son immense admiration pour Raoul Coutard et de l’énorme influence qu’il a eu sur lui. Dick Pope, BSC, m’a dit que le 9 novembre au matin lui étaient tombées deux nouvelles : l’élection de Trump et le décès de Raoul. Le décès de Raoul Coutard, sur le moment, lui a semblé plus important. Et beaucoup d’autres exprimaient leur respect. J’espère que nous saurons honorer dignement sa mémoire.

Merci Raoul pour tout ce que tu nous as apporté, nous essaierons de préserver et faire fructifier ton héritage. Et en ce triste jour, une profonde pensée pour toi, chère Monique.

PS : Je joins cette photo (ci-dessous) car je sais que Monique et lui-même l’aimaient beaucoup.