Un "Petit Prince" nous a quittés

Par Philippe Houdart

La Lettre AFC n°292

Beaucoup de ses proches, du moins professionnels, appelaient Max Pantera « Le Petit Prince » car sur les tournages, c’est lui qui avait pour habitude d’appeler comédiens et comédiennes, techniciens ou techniciennes, « Petit Prince » ou « Petite Princesse », ce qui, avouait-il, avait le gros avantages de lui permettre de ne pas avoir à mémoriser les prénoms de ses interlocuteurs. Et les comédiennes, en particulier, étaient souvent ravies par cette gentille intention qu’elles pensaient leur être réservée.

Secrétaire-chauffeur de Charles Aznavour, Max avait ses entrées à Europe 1, où il l’accompagnait régulièrement et c’est ainsi que, la station décidant de produire des téléfilms, il sut saisir, au tout début des années 1970, l’opportunité qui lui était proposée de travailler comme caméraman, lui qui n’avait évidemment jamais été assistant sur un tournage auparavant.
Ses qualités à ce poste étant très vite reconnues et les réalisateurs avec lesquels il travailla alors, dont principalement Christian-Jaque, enchaînant les tournages, Max réussit à se faire un nom dans le monde du téléfilm, domaine qui, à l’époque, était un peu snobé par les techniciens du grand écran qui le considérait comme secondaire. Mais la production privée prenant petit à petit son essor, parallèlement à celle, institutionnelle de l’ORTF puis de la SFP, et réalisateurs et techniciens commençant à regarder le monde de la télévision avec un autre regard, certains, dont Max, surent en tirer bénéfice et virent leurs qualités reconnues par l’ensemble de la profession.

Max Pantera, à la caméra, sur le tournage de "L’Enigmatique Monsieur S.", de Jean Delannoy
De g. à d. : Anne-Marie Garcia, Philippe Houdart, au 1er plan, et, derrière eux, Jean Delannoy, Etienne Szabo, Max Pantera

Max était alors atypique car, outre le fait qu’il n’avait jamais été assistant et n’avait pas de réelles connaissances techniques, son travail avec la caméra était singulier puisque, à l’opposé de la plupart des autres opérateurs, il ne cadrait qu’au manche et mettait toutes les frictions au maximum sur les têtes qu’il utilisait. La main gauche omniprésente sur le zoom, il faisait corps avec sa caméra qu’il manipulait donc en force avec une étonnante dextérité. Il avait une pratique se rapprochant du reportage mais avec une précision de cadrage et une qualité de mouvements qui respectaient au plus près les désirs des réalisateurs.

Pour dire vrai, lorsque j’ai travaillé pour la première fois avec Max, sur la dernière saison des "Brigades du Tigre", réalisée par Victor Vicas, j’ai eu un peu de mal à apprécier ce personnage bourru, "brut de décoffrage", dont la grosse paluche accrochée au zoom empêchait de voir les repères de point (il n’y avait alors pas de follow focus) d’autant que, Max ne supportant pas avoir le moindre contact physique lors du tournage d’un plan, il était parfois difficile de concilier ses "manies" avec les nécessités du travail de l’assistant. Mais, dès que l’on commençait à mieux le connaître, on ne pouvait qu’être impressionné par la qualité de son travail et à en accepter les contraintes. De tous les cadreurs à côté desquels j’ai eu l’occasion de travailler sur la cinquantaine de films et téléfilms que j’ai faits comme assistant, si Charles-Henri Montel fut mon modèle aux manivelles, Max Pantera fut, de loin, celui dont le travail au manche, par sa dextérité et sa précision à chaque prise, m’a le plus impressionné.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Michel Deville lui donna sa chance sur long métrage. Le travail du cadre sur Le Dossier 51 était d’une rare difficulté et le résultat impressionnant. Ce film fut pour Max, à 50 ans déjà, le début d’une seconde carrière au cours de laquelle il était enfin reconnu par la profession. Il accompagna Michel Deville pendant douze ans sur, entre autres, Le Voyage en douce (photo de Claude Lecomte), Le Paltoquet (photo d’André Diot) et La Lectrice (photo de Dominique Le Rigoleur).

Mais Max était aussi un poète, un parolier dont plusieurs chansons furent au répertoire de Charles Aznavour, dont il ne s’est jamais éloigné. Et quand il vous faisait l’amitié de vous proposer de lire ses textes, ses poèmes, vous découvriez à quel point ce Monsieur, à l’intense sensibilité, était en réalité loin du personnage bourru que vous aviez cru rencontrer.
Max eut la sagesse de prendre sa retraite sans attendre que le poids des années n’altère la qualité de son travail. Il aimait la quiétude de son appartement, boire sa légendaire demi-bouteille de champagne devant sa télé, profiter de ses amis. Et écrire…
Le dernier message qu’il m’a laissé, en octobre pour mon anniversaire, se terminait par « Bisou, bisou, bisou ».

Oui, Max : « Bisou, Bisou, Bisou » !

Philippe Houdart est cadreur de fiction et ancien membre de l’AFCF.