Vadim Alsayed, directeur de la photo de "Trois nuits par semaine", de Florent Gouëlou, parle de son travail à Panavision France

par Panavision Alga Contre-Champ AFC n°339



A l’occasion de la sortie en salles de Trois nuits par semaine, de Florent Gouëlou, le directeur de la photographie Vadim Alsayed s’est entretenu avec Panavision France au sujet de son travail sur le film.

Comment avez-vous été impliqué dans le projet ?
Vadim Alsayed : Avec Florent Gouëlou, nous étions dans la même promotion de La Fémis, et nous avons fait ensemble son film de fin d’études, Un homme mon fils. C’est à ce moment-là que notre collaboration est née. À la suite de ce court métrage, nous en avons ensuite fait trois autres, dont Beauty Boys, que nous avons tourné avec Yukunkun Productions, avant Trois nuits par semaine.
Florent me parlait de son projet de long métrage dès la sortie de La Fémis, en 2017. Il m’a donc logiquement appelé lorsque la préparation de Trois nuits par semaine a débuté.

Photo : Victor Chwalczynski


Comment décririez-vous le look du projet ?
VA : Le film traite plusieurs sujets : d’un côté le monde de la santé et de la prévention du SIDA, la vie quotidienne de Baptiste dans son couple, son travail à la FNAC ; et, de l’autre, le monde de la nuit et de la découverte de l’univers drag, les lumières, les couleurs, les paillettes et le show. Il fallait ainsi passer d’un monde à l’autre, reliés par la présence quasi permanente des drag-queens. Le show drag devait briller, être coloré, lumineux. Florent a choisi volontairement de situer son film dans la période de Noël, de manière à ne jamais quitter la couleur, les brillances dans les nuits. Nous avons ainsi pensé aux guirlandes de Noël, que l’on souhaitait présentes dans tous les moments hors drag, aux sapins de Noël, à toutes sortes de décorations de Noël colorées et lumineuses. Si nous nous étions écoutés, nous aurions décoré tout Paris, Strasbourg et Martigues de centaines de guirlandes, de sapins et de décorations de Noël. Nous avons pensé à Eyes Wide Shut, de Stanley Kubrick, qui excelle en la matière. Finalement, je crois que c’est une bonne chose de n’en avoir pas trop mis faute de moyens, car j’aime tout de même ce contraste entre la vie extérieure et le monde de la fête et du spectacle. Cela permet un retour à la réalité lorsque l’on quitte les shows.

Le challenge du film était aussi de trouver des couleurs harmonieuses différentes entre chaque séquence de soirée et de show drag. Nous avons donc fait des choix, pour créer une évolution progressive. Ma crainte était de tomber dans un univers visuel redondant d’une soirée à l’autre.
En ce qui concerne les extérieurs, comme nous étions partis sur la présence de guirlandes chaudes, j’ai décidé d’éclairer toutes les nuits en bleu/vert, de façon à créer un contraste colorimétrique.

Photo : Vadim Alsayed


Y avait-il des références visuelles particulières dont vous vous êtes inspirés ?
VA : Florent m’a tout de suite parlé de Nan Golding, dans sa manière de mettre en images des scènes de vie de personnages maquillés et/ou déguisés dans des espaces communs. Nous avons aussi beaucoup parlé de Pedro Almodóvar dont nous sommes très admiratifs tous les deux, puis de références plus précises comme le défilé de Jessica Rabbits dans Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, ou encore de Tournée, de Mathieu Amalric, pour les scènes de coulisses, l’énergie de groupe, les entrées et sorties de scènes. Pour la séquence de la demi-finale, nous avions en tête Chicago, de Rob Marshall.

Nous avons aussi parlé du clip de The Weeknd, "Save your Tears", pour la séquence de la finale. Je trouvais les effets de lumière, la dynamique du show, très inspirants.

Qu’est-ce qui vous a amené chez Panavision pour ce projet ?
VA : Je me suis tourné assez naturellement vers Panavision qui m’avait beaucoup soutenu depuis ma sortie de l’école. Par ailleurs, nous voulions tourner en anamorphique dès le départ - que nous avions expérimenté avec Florent sur les films précédents - et je souhaitais tourner avec la série G de Panavision, que j’aime beaucoup, mais qui n’était malheureusement pas disponible au moment du tournage. L’idée de base était de jouer avec des flares, des bokehs qui seraient très présents à l’image (guirlandes lumineuses, sources colorées dans le champ). Par ailleurs le ratio Scope était une volonté de départ. C’est un film de groupe, de spectacle. J’ai testé les Master Prime anamorphiques et les Cooke anamorphiques, mais ils me paraissaient trop propres, trop piqués.

Photo : Vadim Alsayed


Qu’est-ce qui vous a attiré dans les objectifs spécifiques que vous avez choisis ?
VA : Finalement, Sarah Gmach Goethals m’a proposé la série Primo Vintage sphérique qui m’a tout de suite plu. J’ai beaucoup aimé la douceur et la précision des optiques. Elles offrent des bokehs ronds et très softs, doux, qui m’ont semblé très beaux. En voyant le film aujourd’hui, j’ai quand même un petit regret des défauts que l’anamorphique auraient pu apporter, notamment sur les bords de l’image. J’aurais souhaité une image un peu plus texturée et plus "sale", mais je suis tout de même très heureux d’avoir pu tourner avec les Primo Vintage qui sont des très belles optiques sphériques. La profondeur de l’image et la restitution des couleurs sont très belles, et elles sont légèrement dorées dans les hautes lumières. Cela convenait parfaitement au film.

Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir directeur de la photographie et qu’est-ce qui vous inspire aujourd’hui ?
VA : Pour répondre le plus honnêtement possible, je crois que je suis sensible à la poésie de l’image depuis toujours. J’aime la photographie, la peinture, l’idée de raconter une émotion ou un sentiment avec un cadre, une lumière, une atmosphère. Souvent, je retiens des grandes œuvres cinématographiques quelques images fortes, qui m’ont ému, plus que l’histoire en soi. Cela paraît étrange car un film sans histoire n’aurait pas vraiment de sens, mais je suis ému par une atmosphère, un regard, un reflet, la lumière d’une aube sur un visage au réveil, un coup de vent dans les voilages d’une fenêtre ouverte au milieu de la nuit. Ça paraît peut être assez banal dit comme ça mais je suis assez sensible aux détails et à l’aspect sensitif d’une image. Le métier de directeur de la photographie a aussi l’avantage d’être très proche de la mise en scène et des acteurs, permet de naviguer d’un univers à un autre et de faire de nombreuses rencontres artistiques et humaines qui me font évoluer et grandir à chaque fois, me remettre en question parfois, et d’explorer de nouvelles manières de faire. J’aime passer d’un univers à un autre, passer de la fiction à un clip, ou à un film d’art. Je crois que j’ai besoin de faire au maximum des choses différentes. Cela me nourrit beaucoup.

Je suis depuis toujours sensible à l’univers du cinéma de Wong Kar-Wai, d’Antonioni, de Kalatozov, d’Almodóvar ou de James Gray, pour ne citer qu’eux. Ce sont des cinéastes très différents mais qui ont su créer des univers distingués, avec leur esthétique personnelle, en inventant une réalité propre à chacun de leurs films. Aujourd’hui, je suis de plus en plus sensible au cinéma belge flamand, notamment les films de Michaël R. Roskam, de Felix Von Groeningen, et plus récemment de Lukas Dhont, dont j’ai été très touché par son film Close. Je trouve le cinéma iranien de plus en plus impressionnant. J’ai découvert récemment Un héros, de Asghar Farhadi, Leila et ses frères et La Loi de Téhéran, de Saeed Roustaee, que je trouve très puissants, profonds et humains.

Je crois beaucoup aussi à la nouvelle génération de cinéastes qui tente d’explorer le genre, le thriller, et de plonger le spectateur dans des univers marqués.

Je tiens à remercier particulièrement l’équipe image qui s’est engagée pleinement pour défendre ce film ensemble.