Victoria’s Secrets, une Master Class Canon animée par Sturla Brandth Grøvlen, DFF

Par François Reumont pour l’AFC

Invité par Canon à présenter son travail sur le film Victoria, réalisé par Sebastian Schiper, le chef opérateur danois Sturla Brandth Grøvlen, DFF, est venu régaler l’assistance par un exposé complet sur la fabrication de ce film berlinois. Une jeune Espagnole fraîchement arrivée à Berlin, et une fin de soirée alcoolisée qui tourne mal pour elle. Voilà à peu près l’argument de Victoria, film allemand réalisé par Sébastien Schiper sorti en France le 1er juillet 2015.

Un film qui n’est pas en compétition à Camerimage cette année mais dont la carrière en festival est déjà riche de récompenses (Ours d’argent de la meilleure image attribué lors de la dernière berlinale à Sturla Brandt Grøvlen).
Il faut dire que Victoria n’est vraiment pas un film comme les autres. Réalisé, et tourné, en un plan séquence unique de 90 minutes sans aucun raccord visible ou invisible, c’est donc une sorte de marathon pour tous ses interprètes, à la croisée dramatique entre théâtre et cinéma.

Un moment de la Master Class Canon animée par Sturla Brandt Grøvlen
Photo AFC

Le jeune chef opérateur explique : « Quand Sébastian, le réalisateur, m’a fait part de sa volonté de tout raconter dans la continuité, j’ai bien sûr trouvé ça un peu fou ! Et puis le défi de tourner un film en une seule prise sans aucun raccord m’a rapidement excité. »
Prenant comme référence visuelle des films aussi variés que Dont Look Back, le documentaire de Pennebraker sur Bob Dylan en 1967, ou Irreversible, de Gaspar Noé filmé par Benoît Debie, SBC, le réalisateur entraîne rapidement son équipe dans un tournage hors normes, où plus d’un mois de répétition va aboutir à trois prises de 90 minutes, dont la dernière constitue finalement le film qu’on peut voir en salles.
« On a divisé le film en dix parties, de manière à répéter pendant les semaines qui précédaient le tournage. Ces nombreuses répétitions nous ont permis de mettre en place le jeu des comédiens, et surtout cette espèce de chorégraphie que j’allais effectuer avec eux ». Une préparation assez folle quand on sait que l’histoire se déroule dans 22 lieux différents, tous dénichés dans un seul quartier de Berlin pour limiter au maximum le temps de narration induit par le déplacement.

« Pour le choix de la caméra », explique Sturla, « j’ai dressé un cahier des charges qui comprenaient la légèreté, la compacité, la possibilité de cadrer à l’œilleton ou au moniteur, l’autonomie électrique (au moins 150 minutes avec une batterie embarquée), l’autonomie en enregistrement (même durée en enregistrement non déporté), haute sensibilité, monture PL pour pouvoir fixer des optiques Ciné au diaph sans crantage, et enfin capacité d’enregistrer le son pour les séquences voitures (tournées sans équipe son).
Pour toutes ces raisons, la Canon C300 est sortie du lot car c’était la plus légère, la plus compacte, et surtout la meilleure à 2 000 ISO, avec un bruit numérique que je trouvais très cinématographique ».

Sturla Brandt Grøvlen, DFF, durant la Master Class organisée par Canon
Photo AFC

Configurée dans une version ultralégère, la caméra C300 utilisé pour tourner Victoria était juste équipée d’un 24 mm Zeiss T2.1, d’un paresoleil léger LMB3 et d’un filtre BPM 1/8, un follow focus mécanique, un moniteur Small HD 4’’, un microphone avec bonnette, le tout dans une cage Redrock permettant de manipuler la caméra par les côtés ou par le dessus (avec l’adjonction d’une poignée). Soit 5 kg, utilisée à l’épaule pendant les 90 minutes du tournage, sans aucun accessoire autre qu’un renfort en mousse à l’épaule et des genouillères. « Ce fut un vrai entraînement physique », explique le chef opérateur, « arriver à tenir pendant 90 minutes sans trop trembler lors des plans fixes, ce n’est pas évident ! »
Niveau enregistrement, tout s’est fait en interne sur deux cartes de 64 GB, en mode Clog à 4 300 K en température de couleur, et avec des diaphs allant de 2.1 à 5.6.
« Comme le film débute de nuit dans un club – soit dit en passant le seul lieu où j’ai pu vraiment avoir un contrôle total de la lumière – et se termine de jour (le passage du jour à la nuit étant au milieu du film), j’ai dû aussi m’aider des filtres neutres intégrés à la caméra, et à l’intérieur de la narration passer du début du film tourné sans filtre à 2 000 ISO à la deuxième partie tournée avec un filtre ND 6. Cette étape clé pour moi m’a fait avoir des sueurs froides car j’avais toujours peur d’appuyer sur le mauvais bouton et me retrouver avec 9 diaphs en moins plutôt que 2 ! »

D’un point de vue lumière, même si le film semble très documentaire dans sa mise en scène, les extérieurs nuit sont tout de même souvent éclairés... « Victoria est un tout petit budget, il n’était pas question de sortir la grande artillerie en termes de lumière. Mon "gaffer" a quand même pu installer un CinePar 6 kW sur un toit qu’on a fait taper en réflexion sur un grand mur et qui me donnait un niveau diffus dans la rue. Ainsi qu’une multitude de Par 64, qui sont les projecteurs les moins chers du marché, et qui depuis les toits redonnaient de la définition à l’image, ou décrochaient les arrière-plans. J’ai un moment envisagé d’utiliser des sources perchées pour suivre les comédiens, mais le risque de choper une réflexion dans le cadre ou de voir tout simplement la personne qui tient la perche m’a fait changer d’avis. »

Trois prises, soit trois nuits tournage ont donc été nécessaires pour faire le film :
« La première était vraiment très bonne pour moi techniquement, mais les acteurs étaient un peu empruntés, tout le monde ayant peur de faire une connerie ! À l’issue de cette première tentative, on s’est réuni, et pendant 15 jours on a tout repris à zéro. Évoquant même un moment la possibilité de plans de coupe si on constatait que c’était trop dur... Mais Sébastien a tenu bon, et on est reparti sur une deuxième tentative, qui cette fois-ci est partie dans l’hystérie générale, avec une énergie débordante gênante même pour l’histoire... Deux jours après, comme tout le monde était bien chaud, on a fait la troisième tentative, et là les comédiens étaient dedans. Par contre moi, j’ai eu quelques soucis techniques ! Mais comme vous le savez, c’est toujours le jeu qui prime sur le reste au cinéma ! »

Recréation dans un petit décor de la séquence du piano
Photo AFC

Interrogé par l’assistance sur sa technique de cadrage, Sturla Brandt Grøvlen a conclu son intervention en faisant une démonstration du mouvement de bras qui lui permettait de passer de la caméra à l’œilleton (pour la la grande majorité du film) à la caméra portée à la hanche et cadrée au moniteur – pour tout ce qui est course ou mouvement rapide – sans trop d’ a-coups à l’image. Prenant ensuite possession d’un petit décor recréant la séquence du piano, il a montré au public sa manière de travailler en lumière et en cadrage, reproduisant très fidèlement les images vues juste avant sur grand écran.
Une Master Class vraiment passionnante, nourries de nombreuses questions venues du public étudiant, et une vraie générosité de la part du jeune chef opérateur danois.