"Fearless" & hommage à Allen Daviau et Michael Chapman

Occasions manquées, par Clément Colliaux

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A l’occasion de la présence, au 29e Camerimage, d’étudiants de l’ENS Louis-Lumière, de La Fémis et de la CinéFabrique, l’AFC leur propose de contribuer d’une manière ou d’une autre aux articles publiés sur le site. Dans ce second article, Clément Colliaux, étudiant en 3e année à l’École nationale supérieure Louis-Lumière, revient sur l’hommage "Se souvenir des maîtres" *, consacré à Allen Daviau, ASC, et Michael Chapman, ASC, en présence de Lawrence Sher, ASC, Seamus McGarvey, BSC, ASC, et Amy Vincent, ASC.

Si le travail d’Allen Daviau évoque peut-être d’abord, dans l’imaginaire collectif ,le champ de maïs derrière la maison du jeune Elliot dans le E.T. (1982), de Steven Spielberg, la programmation de Camerimage nous propose plutôt de redécouvrir son œuvre à partir du champ de maïs qui ouvre Fearless (1993), de Peter Weir. La projection était suivie d’un échange avec des membres de l’ASC (Lawrence Sher, Seamus McGarvey, Amy Vincent…) autour des carrières de Daviau et de Michael Chapman, éminents représentants de l’association, disparus en 2020.

Fearless dégage dès son ouverture une atmosphère étrange et irréelle qui justifie son titre français, État second : survivant d’un crash d’avion, Max Klein (Jeff Bridges) flotte en plein doute existentiel et multiplie les expériences de mise en danger volontaire pour retrouver la curieuse sérénité qui l’avait assailli alors qu’il pensait vivre ses derniers instants. Tentant de se reconnecter avec sa femme Laura (Isabella Rossellini) et Carla, une survivante endeuillée (Rosie Perez), Max est plongé dans un climat de déphasage. Dès la séquence d’ouverture où il flotte comme un spectre dans les pousses de maïs autour du lieu du crash au gré d’une caméra mouvante, la mise en scène épouse cet état second de déconnexion avec le réel. Ses escapades en voiture sont prises dans un puissant téléobjectif qui donne l’impression de sur-place, alors que la caméra rode autour de lui lorsqu’il est immobile. Entre expériences hors-normes et scène de quotidien, la photographie d’Allen Daviau trouve son équilibre toujours élégant mais jamais tape-à-l’œil, entre sublimation et ancrage dans la réalité des décors (notamment en justifiant la lumière en plaçant des sources dans le cadre). On pense aux éclats de lumière qui rappellent à Max le soleil violent à travers le hublot de l’avion et le ramène mentalement au moment de l’accident, ou à un travelling avant discret sur Carla et lui discutant dans une voiture, où un lampadaire bleuté confirme la réputation de Daviau de "master of the silhouette", pour citer Amy Vincent.

Peu étonnant que Daviau ait travaillé à plusieurs reprises avec Spielberg – sur son court métrage Amblin’ (1968), puis sur E.T. (1982), La Couleur pourpre (1985) et Empire du Soleil (1987) – quand on rapproche son style de celui de l’australien Peter Weir, réalisateur polyvalent et attentif de Pique-nique à Hanging Rock (1975), Le Cercle des poètes disparus (1989), The Truman Show (1998) ou Master and Commander (2003). Volontiers chorégraphique, jouant sur tout un panel d’effets de style (débullages, top shots, montage rapide…), il sait toujours se mettre en retrait derrière l’intensité des échanges les plus intimistes, capter les regards anodins mais précieux, rester alerte aux éléments de détails qui enrichissent le film. Serge Daney utilisait d’ailleurs l’homonymie entre Harrison Ford, interprète du policier John Book dans Witness (1985), et le réalisateur John Ford pour attribuer à Weir cette qualité humaniste du grand maître. Ici encore, il creuse le rapport entre l’individu et son environnement, tantôt apaisant ou aliénant, jusqu’au moment de délivrance. En résulte ici un film délicat et bouleversant, quelque peu oublié, auquel le festival ramène un peu d’attention bienvenue.

"E.T." (Steven Spielberg)
"E.T." (Steven Spielberg)
Capture d’image

Les extraits choisis par Lawrence Sher et les autres opérateurs de l’ASC n’ont pas manqué de pointer chez Daviau cette qualité d’esthétisation subtile, son goût pour l’association de lumières spéculaires et atmosphériques, et la cohabitation fréquente, chez lui, de températures de couleur chaude et froide pour dynamiser l’image. Durant la discussion, très libre et en petit comité, le micro s’échangeait volontiers entre les présentateurs admiratifs et le public, brisant le face-à-face habituel des master classes pour mieux communier devant les images.

"Taxi Driver" (Martin Scorsese)
"Taxi Driver" (Martin Scorsese)
Capture d’image

Du rouge profond du cœur lumineux d’E.T., on saute au rouge signature du cinéma de Martin Scorsese dans Taxi Driver (1976), pour jongler entre Daviau et Michael Chapman, directeur de la photographie majeur du Nouvel Hollywood via son travail avec Philip Kaufman, James Toback ou Paul Schrader. "Chappie" a aussi marqué le panel de l’ASC par ses talents de cadreur sur d’autres films majeurs des années 1970, comme Klute (1971), Le Parrain (1972) ou Les Dents de la mer (1975). Opérateur de son temps, c’est son audace qui fascine Seamus McGarvey et Lawrence Sher, qui dit s’inspirer régulièrement de ses mélanges de couleurs détonants (comme les trottoirs bardés d’enseignes de Taxi Driver) ou de la force de son noir & blanc. Notamment dans un extrait de Raging Bull (1980), où Jake LaMotta (Robert DeNiro) est envoyé dans une cellule éclairée en clair-obscur très contrasté, presque sans échelle de gris entre les noirs et les blancs. La séquence se termine avec le personnage dans une zone sombre du cadre, sans même qu’il soit discernable ni qu’une quelconque source diégétique ne justifie un tel contraste. Un choix courageux qui, comme le dit Lawrence Sher, vient paradoxalement nous faire regarder avec encore plus d’attention.

"Raging Bull" (Martin Scorsese)
"Raging Bull" (Martin Scorsese)
Capture d’image

Une maxime qui résume cette rétrospective "Remembering the Masters", regarder plus précisément des images bien connues pour prendre le temps d’apprécier leur artisanat. Un hommage qui faisait particulièrement écho à une scène de Fearless, film tout indiqué pour l’occasion, où Max et Carla parcourent un centre commercial pour acheter des cadeaux de Noël à destination de leurs proches pourtant disparus.