Hichame Alaouié, SBC, évoque sa collaboration avec François Ozon sur "Tout s’est bien passé"

Hichame Alaouié, SBC, a reçu le Prix Lumière de la Meilleure image en 2021 pour son travail sur Été 85, un film de François Ozon sorti en 2020. Puis il enchaine une seconde collaboration avec lui pour Tout s’est bien passé et évoque le travail particulier d’un réalisateur aux commandes de la caméra. Le film est présenté en Compétition officielle du 74e Festival de Cannes. (BB)

Comment s’est passée la préparation de ce film ?

Hichame Alouié : François Ozon ne fait pas de découpage, pas de story-board. Sur Été 85, je n’avais pas tout de suite compris que les photos de repérages qu’il m’envoyait étaient à peu près les plans, les axes qu’il voulait tourner.
Les choix esthétiques ont surtout été liés aux configurations pratiques comme les décors et à la temporalité de l’histoire.
Les décisions concernant le choix du matériel se sont prises essentiellement en fonction des décors principaux : appartements parisiens et hôpitaux. Ces choix se sont portés sur la taille des sources pour pouvoir travailler à l’intérieur et sans recul. Nous avons donc utilisé beaucoup de LEDs, principalement sur batterie pour avoir plus de facilité à les déplacer.

Vous aviez prévu une lumière particulière pour cette histoire dramatique ?

HA : François a tendance à travailler à contre courant, il avait le désir de ne pas surligner la dureté de l’histoire. Par exemple, il a voulu que le film se termine avec de la lumière, au printemps.
Le guide pour la lumière était la temporalité des saisons tout au long des quelques mois que dure l’histoire. Le film commence au début de l’automne et se finit au printemps. François ne voulait surtout pas d’une lumière triste, il voulait plutôt un contrepoint à la dureté de l’histoire.
Il y a eu pas mal de maquillage, de prothèses pour André Dussolier, il fallait aussi en tenir compte pour l’éclairage.

François Ozon et Sophie Marceau
François Ozon et Sophie Marceau
Photo Carole Bethuel

Il y a aussi la manière de travailler de François Ozon sur le plateau car c’est lui qui cadre…

HA : Effectivement, et quand il a fini un plan, il pose la caméra là où il veut faire le plan suivant et il est prêt !
François sait bien ce qu’il recherche et ce dont il a besoin, du coup il ne perd pas beaucoup de temps sur le plateau. Mais pour la lumière, quand on change d’axe à 180°, ce n’est pas tout à fait aussi rapide...
Il faut donc installer une lumière qui permette d’être vite opérationnel, le plus possible à l’extérieur, le moins possible sur pied à l’intérieur pour ne pas gêner les acteurs et la caméra.

L’utilisation des zooms, c’est compliqué pour un directeur de la photo ?

HA : J’avais été surpris par la quantité de zooms sur Été 85 mais comme c’était un film des années 1980, je trouvais cela justifié. Mais sur Tout s’est bien passé, François a également cadré en travaillant au zoom ! C’est vrai que c’est plus difficile d’éclairer pour les plans larges et les plans serrés à la fois. Cette habitude de travailler avec des zooms (pas seulement pour zoomer bien sûr !) participe aussi à la douceur de l’image et à la rapidité du travail. Et cela permet à François d’être plus direct et réactif dans sa direction d’acteur.

Géraldine Pailhas et Sophie Marceau
Géraldine Pailhas et Sophie Marceau
Photo Carole Bethuel

Les deux sœurs (Sophie Marceau et Géraldine Pailhas) ont une présence incroyable, et sont éclairées de manière très juste.

HA : François voulait une lumière plutôt réaliste sans être trop dure ou trop triste, un film lumineux. Nous ne voulions pas qu’elles soient trop belles dans tous les plans car ce qu’elles vivent n’est franchement pas facile.
Les acteurs ont une grande confiance en François et c’est une chance pour le chef opérateur de pouvoir travailler dans cette confiance.
J’applique toujours un filtre quand je tourne en numérique pour adoucir surtout les visages.

Il semble que les ambiances froides côtoient un univers chaud sans pour autant créer de dissonance, c’est voulu ?

HA : Oui et non ! La temporalité du film passe de l’automne, à l’hiver pour finir au printemps. Mais tout a été tourné en été à cause du confinement. La lumière froide m’a aidé à faire exister l’hiver. Avec François et Emmanuelle Duplay, la cheffe déco, on a décidé de faire évoluer les trois chambres d’hôpital par lesquelles passe André. Les urgences du début du film sont un peu dures, tristes. La chambre de l’hôpital suivant donnait sur des champs, mais pour François, il était important de garder un lien avec la ville. Nous avons donc installé une grande photo en découverte pour la vue citadine. Et nous avons essayé de la rendre plus accueillante en choisissant une couleur dans les bleus pour les murs et de faire une lumière plus chaleureuse.
Le dernier hôpital, qui est un peu comme un hôtel, est plus séduisant, avec des boiseries et des lumières plus chaudes.
Sur le maquillage d’André Dussolier la lumière froide fonctionnait mieux, tandis que sur les filles, le chaud nous donne plus de proximité avec ce qu’elles vivent.

Propos recueillis par Brigitte Barbier, pour l’AFC