Rencontre avec Yvan Lucas, étalonneur Senior

par FilmLight La Lettre AFC n°310

Yvan Lucas vit et travaille à Los Angeles. Il a étalonné certains des plus grands longs métrages de ces trente dernières années, a collaboré avec les plus grands réalisateurs - Jean-Pierre Jeunet, Luc Besson, Robert Redford, Steven Spielberg, Martin Scorsese, Terrence Malick, Quentin Tarantino, Oliver Stone, Roman Polanski... -, et des directeurs de la photographie tels que Darius Khondji, AFC, ASC, Robert Richardson, ASC, Rodrigo Prieto, ASC, AMC, Janusz Kaminski, ASC, Bruno Delbonnel, AFC, ASC, Emmanuel Lubezki…[1] Mais Yvan Lucas est français, et a commencé chez Eclair, dans les années 1980. FilmLight publie sur son site Internet, en anglais, un entretien dont nous vous proposons une traduction partielle.

Yvan Lucas est un étalonneur Senior dont l’histoire internationale est unique. Sa carrière, qui s’étend sur plus de 30 ans, l’a amené à travailler dans dix laboratoires différents et à collaborer avec une longue liste de directeurs de la photo emblématiques tels que Robert Richardson, ASC, Darius Khondji, AFC, ASC, et Rodrigo Prieto, ASC, AMC.

Yvan Lucas attribue le travail accompli avec Darius Khondji et le réalisateur Jean-Pierre Jeunet – en particulier sur Delicatessen et La Cité des enfants perdus – comme celui qui a lancé sa carrière internationale et l’a conduit à Los Angeles.

Comment avez-vous commencé comme étalonneur ?
Yvan Lucas : J’ai fait des études d’électronique, mais j’ai vite compris que ce n’était pas ma voie. Quand j’ai eu dix-huit ans, je cherchais un job d’été, et j’avais envie de travailler comme projectionniste. J’ai contacté des salles dans ma ville natale en France [Cholet, NdT], et j’ai reçu plusieurs réponses positives. J’ai choisi notre cinéma local, Le Rex, qui était le plus proche de chez moi.

J’y suis finalement resté un an, et, d’un amateur de cinéma, je suis devenu un vrai cinéphile. À l’époque, les films que nous projetions étaient des films américains emblématiques tels que The Shining, Elephant Man, Les Aventuriers de l’arche perdue, Ordinary People, Kramer contre Kramer... Cela m’a donné l’envie de m’impliquer davantage dans le cinéma, d’une façon ou d’une autre.

J’ai décidé de me diriger vers le montage. J’ai appelé le CNC pour leur demander conseil. Ils m’ont dit que je pourrais commencer par faire un stage dans un laboratoire. À l’époque, le film était prédominant, et c’est ainsi que vous appreniez le métier. Et c’est comme ça que je me suis retrouvé aux Laboratoires Éclair, après avoir eu un entretien avec Olivier Chiavassa, directeur de la production. J’étais vraiment motivé - j’ai même menti en disant que je possédais une voiture et que je parlais couramment l’anglais... Heureusement, il m’a embarqué ! J’y ai commencé comme stagiaire en 1983.

Vous êtes donc devenu étalonneur…
YL : Alors qu’aujourd’hui il y a des coloristes partout dans le monde, à l’époque, ce n’était pas une profession que les gens connaissaient bien. En tant qu’étalonneur couleur, je travaillais exclusivement sur des tirages sur pellicule, c’est ainsi que les rushes et l’étalonnage final étaient réalisés.
Mes mentors étaient Olivier Chiavassa et Pierre Réali, le meilleur étalonneur français de l’époque. Avec Pierre, j’ai appris l’étalonnage couleur et, avec Olivier, j’ai appris à parler avec les réalisateurs et les directeurs de la photographie de ce qu’ils voulaient. Car l’étalonnage couleur est une technique que tout le monde peut apprendre, mais le plus important est de comprendre et de traduire en couleurs les idées artistiques du réalisateur et du directeur de la photographie.

Jean-Claude Dreyfus dans "Delicatessen", de J.-P. Jeunet et M. Caro, photographié par Darius Khondji, AFC, ASC, et sa couleur de "sang séché"

C’est alors que vous avez rencontré Darius Khondji ?
YL : Tout a commencé avec Darius. Je l’ai rencontré en 1986, alors qu’il était assistant opérateur et nous avons commencé à travailler ensemble sur des courts métrages.
Nous travaillions sur des procédés spéciaux tels que le sans blanchiment ou l’ENR [procédé à rétention des sels d’argent NdT], c’est ainsi que nous avons produit Delicatessen et La Cité des enfants perdus. A un certain moment, il m’a demandé de venir à Los Angeles pour travailler avec lui - il tournait Se7en, pour David Fincher à l’époque. Et c’est ainsi que j’ai décidé de devenir indépendant, ce qui n’a pas été un choix facile car les laboratoires ont généralement leurs étalonneurs "maison".

Pour commencer, j’ai passé une semaine sur le plateau à Los Angeles. J’y ai rencontré David Fincher pour la première fois. J’étais jeune et très impressionné. Six mois plus tard, j’ai commencé à étalonner le film aux Laboratoires Deluxe. Après avoir acquis cette expérience précieuse, sur un film aussi classique, j’ai réussi à travailler de façon indépendante pendant plus de quinze ans. […]

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui veut devenir étalonneur ?
YL : La question de la continuité est la base de l’étalonnage. Une parfaite continuité est ce qui fait un bon étalonneur. Les Huit salopards, de Quentin Tarantino, est une seule scène en continuité du début à la fin. Tout est tourné en pellicule 70 mm, 80 % l’ont été en quatre mois dans un chalet du Colorado, et les raccords tournés en studio à Hollywood. Vous devez tout faire raccorder. C’est la chose la plus difficile.
Vient ensuite votre touche personnelle et votre talent – ce qui vous différencie. Alors, regardez des films, allez à des expositions de peinture et de photographie. Écoutez ce que le réalisateur et le directeur de la photographie vous demandent, et imaginez comment traduire ces sentiments à l’écran.

(Traduit de l’américain par Laurent Andrieux pour l’AFC.)