Léo Hinstin, l’un et l’autre

Par Ariane Damain Vergallo pour Leitz

par Ernst Leitz Wetzlar La Lettre AFC n°302

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Il y a quarante ans, des anges bienveillants s’étaient penchés sur le berceau de Léo Hinstin lui offrant de naître dans une famille de longue lignée bourgeoise, brillante et éclairée. Aussi loin qu’un grand oncle féru de généalogie avait pu remonter, il avait trouvé des hommes dont la France pouvait s’enorgueillir, des polytechniciens, des militaires et des intellectuels.

En 1789, Joseph Einstein est précepteur en Alsace. C’est un homme qui adhère aux idéaux de la révolution et décide de franciser son nom avant de s’établir à Paris, un fief que la famille - devenue à jamais Hinstin - ne quittera plus.
Mais le véritable héros de la famille est son grand-père, Charles Hinstin, dont la vie extraordinairement aventureuse inspirera l’écrivain Joseph Kessel.
Mécano dans le Chicago de la Prohibition, puis chercheur d’or au Cameroun, Charles Hinstin est fait prisonnier en 1940 et interné en Allemagne. Il y est torturé puis s’évade avec ses camarades de stalag avant de rejoindre la Résistance comme chef de l’Armée Secrète en Limousin !
Plus paisiblement, du côté de sa mère, les ancêtres de Léo Hinstin sont des hobereaux de vieille ascendance normande originaires du Pays de Caux.

Quand on a 17 ans, une telle généalogie est source de fierté mais peut être aussi légèrement écrasante d’autant que son père, dix ans avant sa naissance, faisait partie avec Daniel Cohn-Bendit du mouvement anarchiste qui avait lancé les manifestations de Mai 68. Durant l’été, ils avaient même rejoint Jean-Luc Godard au sein du groupe Dziga-Vertov qui prônait un cinéma militant.

Avant d’obtenir un bac scientifique, Léo Hinstin passe avec insouciance de lycée en lycée. Le cinéma est pour lui un rêve lointain. Comme ses parents l’ont élevé dans l’idée que "chacun se fait soi-même", il se débrouille pour obtenir un stage de quelques jours sur une publicité qui sera réalisée par le photographe des stars, Jean-Marie Perrier.
Sur le tournage, Léo Hinstin observe les électros, les machinos et suit à la trace la première assistante caméra. Il a déjà eu l’occasion d’assister à des tournages en faisant de la figuration mais, le premier jour, il a une révélation.
Travailler à la caméra, c’est ce qu’il veut faire, absolument.

Il pense d’abord passer le concours de l’École Louis-Lumière mais y renonce pour celui de La Fémis qui lui paraît davantage à sa portée.

Jusqu’à cette soirée où il assiste au vernissage parisien d’un photographe qui expose, entre autres, des photos de lui, enfant. Il a su par sa mère, médecin, cinéphile de haute volée et amie d’artistes, que Caroline Champetier serait présente. C’est alors une des plus rayonnantes femmes à la caméra dont la carrière ressemble déjà à une encyclopédie du cinéma. Elle vient de travailler avec Ackerman, Godard, Doillon, Rivette et Desplechin, des cinéastes dont il n’est même plus besoin de citer les prénoms tant ils sont connus des cinéphiles et, surtout, elle a participé à un film que Léo Hinstin avait vu trois ans auparavant et qui l’avait ébloui, N’oublie pas que tu vas mourir, de Xavier Beauvois.
Bien que très impressionné, il ose l’aborder pour lui demander de le prendre en stage à la caméra et a l’immense surprise de s’entendre répondre oui.

Léo Hinstin est alors jeté dans le grand bain du cinéma et il doit apprendre tout de suite à nager. Sur sa première publicité, il est deuxième assistant caméra et voile malencontreusement une bobine vierge de pellicule 35 mm.
Caroline Champetier ne lui en tient pas rigueur et l’engage dans l’équipe caméra du film Alice et Martin, d’André Téchiné. C’est un film à gros budget qui sera tourné durant dix-sept semaines à l’été, puis l’automne 1997 et dont la comédienne principale est Juliette Binoche qui vient de remporter un Oscar à Hollywood.
Léo Hinstin court toute la journée, chargeant et déchargeant les caméras à un train d’enfer. Caroline Champetier lui confie même sa cellule et il reçoit la mission de modifier en temps réel le diaphragme en fonction des caprices du ciel, lui, le débutant de 19 ans !
« Au delà de la reconnaissance, Caroline Champetier est mon mentor, elle m’a tout appris. »

Léo Hinstin, AFC
Photo Ariane Damain Vergallo - Leica M (Type 140), 100 mm Leitz Summicron-C

S’ensuivent dix années d’assistanat, notamment sur le documentaire Sobibor 14 octobre 1943 16 heures, du réalisateur Claude Lanzmann qui, après Shoah, décide de revenir en Pologne pour raconter l’unique révolte réussie contre les nazis dans les camps de la mort.
Nous sommes en 2 000, sur la place du village de Wlodawa près de Sobibor.
Un géant alcoolisé s’approche de Léo Hinstin et le prend à partie violemment en le questionnant : « Jude » ? Par hasard, il en a parlé la veille avec Claude Lanzmann et il choisit de répondre catégoriquement non. Elevé en dehors de toute éducation religieuse, il se sent avant tout le descendant des héros laïcs et républicains qui ont porté le nom d’Hinstin avant lui. À cette réponse négative, le géant éclate d’un rire atroce et se précipite sur lui pour l’embrasser. Aussitôt, au dégoût d’une telle réaction, s’ajoute le regret d’avoir dit non. Plus jamais il ne fera cette réponse.

Parallèlement à sa carrière d’assistant, il accompagne le réalisateur François Margolin sur des documentaires dans les camps de réfugiés en Afghanistan et au Liberia sur la trace des enfants soldats.
En 2007, sur le film de Barbet Schroeder, L’Avocat de la terreur, qui se déroule sur plusieurs mois, la chef opératrice Caroline Champetier, ne pouvant être là en permanence, charge Léo Hinstin de parfois prendre sa place. Petit à petit, l’idée fait son chemin que si on lui confie une cellule, c’est qu’il est bien capable après tout de s’en servir et de devenir chef opérateur.

Le premier long métrage arrive quelques mois plus tard, Entre chien et loup. Le film ne sortira jamais en salles mais une entente est née avec le réalisateur Pierre Thoretton. Léo Hinstin a 28 ans. Après deux derniers films comme assistant caméra il décide de sauter le pas et de refuser tous les films à ce poste, quitte à restreindre drastiquement son train de vie.
C’est alors que le destin lui offre une incroyable opportunité.

Plusieurs années auparavant, encore assistant, il avait passé des mois dans la célèbre maison de couture Yves Saint Laurent pour filmer la dernière collection du maître. Quand en 2008, Yves Saint Laurent meurt, son entourage pense immédiatement à lui pour filmer le patrimoine de la maison Saint Laurent afin d’en conserver la trace pour les archives de la Fondation à venir. Léo Hinstin pressent l’immense intérêt de ce projet élaboré à la hâte. Il se démène pour monter une véritable équipe de tournage et obtenir de Pierre Bergé des fonds supplémentaires pour avoir le meilleur matériel. Pierre Thoretton, son complice, en fera un superbe film de cinéma Yves Saint Laurent - Pierre Bergé, L’amour fou.
Un succès international couvert de récompenses.
Pour Léo Hinstin, c’est un coup d’essai et un coup de maître. Sa carrière de chef opérateur commence ainsi sous les auspices de ce que Paris produit de plus beau, de plus glamour, de plus unanimement reconnu.
La Haute Couture, le génie du masculin au service du féminin.

En 2013, il tourne la même année deux thrillers américains, réalisés par John Erick Dowdle, As Above So Below, tourné à Paris, et No Escape, tourné en Thaïlande avec Owen Wilson et Pierce Brosnan. Ces deux longs métrages lui apportent "une légitimité technique" en plus d’une ouverture à l’international.
Sa filmographie de chef opérateur égrène ensuite avec élégance deux films notables, Nocturama, de Bertrand Bonello, et Taj Mahal, de Nicolas Saada, qui se déroulent tous deux presque entièrement de nuit. Léo Hinstin a le goût et le talent de filmer et d’éclairer dans la pénombre des personnages dont les vies basculent.

Début 2019, Léo Hinstin commence les essais du film Madame Claude, de Sylvie Verheyde, avec Karole Rocher, Garance Marillier et Roschdy Zem.
Madame Claude est cette femme qui fascine encore aujourd’hui pour avoir, à la fin des années 1960, donné l’illusion que la prostitution de luxe était un métier enviable. La réalisatrice, Sylvie Verheyde, est adepte des plans rapprochés à l’épaule en focale courte. Léo Hinstin lui propose alors de tourner en format large.
Après avoir vu les essais comparatifs, il adopte les Leitz Thalia.
« Le choix était simple, les Leitz Thalia étaient adaptés à l’épaule, magnifiques sur les peaux, naturels, vivants. »
Avec l’aide d’une amie, il organise une rencontre entre Sylvie Verheyde et Anthony Vaccarello, le directeur artistique de la maison Yves Saint Laurent qui lui offre l’accès aux archives de la maison. La sulfureuse collection de 1971, baptisée "Scandale" et les robes du film de Luis Buñuel, Belle de jour avec Catherine Deneuve, habilleront donc les comédiennes de Madame Claude !
Mettre toute sa réflexion et son énergie au service des films, aimer et savoir filmer les femmes, leur beauté, pourrait être le fil rouge du travail de chef opérateur de Léo Hinstin. L’un et l’autre.