Camerimage 2021

Sylvain Verdet raconte son aventure expérimentale sur le court métrage documentaire "Pacifico Oscuro", de Camila Beltrán

Pacifico Oscuro est un film atypique, à la croisée des mondes entre fiction, documentaire et film expérimental. Filmé en Colombie, il propose un voyage fantasmagorique basé sur des éléments du réel (des incendies ayant ravagé la région, un groupe de jeunes adolescentes musiciennes). Sylvain Verdet, connu notamment pour ses collaborations avec Clément Cogitore, a assuré la photographie du projet, dans une démarche sensible et innovante, au plus proche des enjeux et des nécessités du tournage. Il nous raconte son expérience et son point de vue de chef opérateur, à l’occasion de la présentation du film à Camerimage, ce vendredi, dans la compétition Court métrages documentaires. (MC)

La réalisatrice, Camila Beltrán, vivait à Cali et avait rencontré ce groupe de musiciens. Je ne sais pas ce qui était d’abord, si c’était l’histoire ou si c’était le groupe, mais elle a tissé sa relation avec eux et le film s’est écrit comme ça, dans un échange régulier avec le groupe. Elle a une écriture très contemporaine, son travail est intéressant car elle est à la frange du cinéma, du documentaire, de la fiction, de l’art contemporain. C’est pour ça que ça m’a plu.
La production, Film Grand 8, m’a appelé trois semaines avant le tournage. Elle était là-bas, on s’est parlé un peu sur Skype, ça l’a fait tout de suite. Ça a été très vite, je suis arrivé deux jours avant le tournage, on a tourné cinq-six jours.

C’est un film tout petit en termes de dispositif. Dans l’équipe, il y avait un chef opérateur du son colombien, une personne qui s’occupait de la déco et des accessoires, une ou deux personnes à la production qui nous faisaient des courses, réglaient les autorisations de tournages, etc., elle et moi, c’est tout. Les personnages étaient des gens du quartier, ils n’étaient pas comédiens. C’était très simple, très improvisé.
Je suis venu avec une Alexa Mini et une série d’optiques Cooke S3 que j’avais préparée chez Panavision. La production sur place avait rassemblé quelques réglettes LED, un projecteur LED 30x30 type Alladin, quelques accessoires. Ça tenait dans un coffre de voiture. Je n’ai utilisé qu’une focale, le 35 mm, ouvert à 2.8. Je tenais la bague de point pour faire la mise au point seul. J’ai mis des ND, même si je me suis surtout servi de ceux de la caméra, un Soft FX, et des filtres de correction colorimétrique. J’avais un sac à dos avec la batterie et un émetteur HF pour qu’elle puisse avoir un retour. La Mini est très pratique, je peux la tenir à la main, un peu comme un Roleflex. Quand j’ai besoin, je la mets à l’épaule, sinon je la tiens devant moi, et je cadre avec un petit moniteur. Ça permet une caméra portée un peu plus basse qu’à l’épaule. Comme je filmais surtout des enfants, je ne voulais pas être trop au-dessus d’eux. Son film est un conte donc il ne fallait pas qu’on les regarde d’en haut, sinon ça devenait trop social, il fallait redescendre pour créer des hauteurs qui nous transposent.

J’avais envie d’expérimenter et je trouvais que ça allait bien avec son histoire. C’était un peu des histoires de fantômes, j’avais envie de casser la netteté, qu’on doute de l’image, donc j’ai parfois mis un shutter très long, à 359°, et on tournait soit à 12, 8 ou 16 images/secondes. Je changeais comme ça, en fonction des plans, de la situation, en improvisant. On se le disait avec l’ingénieur du son, et ensuite au montage ils ont tout remis à 24. Il faut être un peu rigoureux pour qu’en postprod ils retombent sur leur pattes quand ils font les rushes.
Cali sortait d’une grosse période d’incendies et elle avait enregistré des images sur les actus. On les a re-filmées sur TV, pour qu’on ait les mêmes fichiers au final, et puis pour avoir une transposition, surtout avec un shutter un peu long, pour "blurer" encore plus.

J’ai tourné à 3 200, 3 500 ISO. Il y avait peu de lumière et puis je voulais du grain. Du grain et du flou. On a mis le paquet. Du coup, je n’avais pas besoin de beaucoup de lumière, j’en enlevais plus que je n’en mettais. C’était la période de Noël, toutes les rues étaient illuminées, il y avait des guirlandes partout, ça brillait. Ce n’était pas prévu, au début ça nous a plutôt embêtés. Il a fallut le temps qu’on s’y habitue, et puis, petit à petit, on en a nous même rachetées. On a fait pas mal de lumière avec des guirlandes de Noël. Il fallait choisir celles qui avaient des couleurs correctes. De temps en temps, j’allumais le 30x30 sur batterie. La première scène qu’on a tournée, c’est la première scène du film, quand elles dansent, qu’elles font de la musique sur le balcon. Il y avait une ampoule et j’avais mis en bas le 30x30 avec une gélatine sodium. On avait une ou deux voitures, on éclairait les rues aux phares de voiture, un peu éloignés, en mouvement, pour que ça tape sur les gens par moment.

Quand Camila a rencontré le groupe, elle les avait filmées avec une petite caméra Super 8. Elle sont super, ces images, c’est très beau de les avoir mises dans le film, ça crée une espèce de perspective, les image se répondent, il n’y a pas une coupure radicale entre deux mondes, il y a la même fébrilité dans les images faites avec la Mini.

Il faisait très beau, très chaud en journée, donc on essayait de se mettre dans des aubes, des nuits ou des crépuscules, sauf dans la barque à la fin. On n’avait pas le choix de tourner à cette heure-là. Ça ne me satisfaisait pas en lumière du jour, donc on a fait le choix d’une nuit américaine. Il y a une grosse couche de filtres sur la caméra, de bleus et de densité neutres.

J’aime bien travailler tout seul, dans un dispositif simple, en m’imposant des choix forts. Ça dépend quand je peux, ça dépend des films, de la relation avec les réalisateurs. Camila est très ouverte à ça, à cette expérimentation, ça ne lui fait pas peur du tout. On n’est pas aux aguets des mêmes choses quand on est tout seul, un peu dans l’urgence, que quand on est plusieurs. Construire une scène sur une ombre, quelque chose de très ténu, dès qu’on est trop, ça ne marche plus, on n’y arrive plus. J’ai beaucoup de plaisir à cet espèce d’archaïsme, d’artisanat. Partir avec trois gélatines de couleurs, trois optiques, une caméra que je connais bien, que j’ai bien choisie, et faire avec. Ça rend plus libre et plus nécessaire. J’essaye de plus en plus de tendre vers ça, d’alléger le plus possible. Cet été, sur le dernier film de Clément Cogitore, il y avait un désir d’alléger dès qu’on le pouvait. A chaque fois se pose la question d’être le minimum à la caméra, le minimum en lumière. Le problème c’est le temps. Avec Camila, on avait du temps, elle sait se donner du temps. Mais dès qu’il y a un peu d’argent, un peu de pression, des comédiens connus, il faut rentabiliser. Mais si on a du temps, on peut s’arrêter pour bien regarder, faire des choix.

(Propos recueillis par Margot Cavret pour l’AFC)

Bande-annonce officielle


https://vimeo.com/440953853