Où le directeur de la photographie Eric Gautier, AFC, parle de son travail sur "L’Apparition", de Xavier Giannoli

Filmer l’invisible, par François Reumont pour l’AFC

La Lettre AFC n°284

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A cette question sur le potentiel paradoxe de mettre en image un film autour d’une apparition supposée de la Vierge Marie, Eric Gautier, AFC, sourit et se remémore le début de son aventure au côté de Xavier Giannoli : « C’est un peu un défi de filmer le mystère de la foi. L’amour de Dieu, c’est comme l’amour tout court : il n’y a aucune preuve tangible, seulement du don de soi. La sincérité (et le mensonge, comme dans d’autres films du cinéaste) est la question centrale de l’intrigue. Avec, comme catalyseur scénaristique, la solitude de ces deux personnages, Jacques (Vincent Lindon) et Anna (Galatea Bellugi) ».

Deux trajets humains très éloignés sur le papier (un journaliste de guerre rentré traumatisé par la mort d’un collègue et ami photographe, et une jeune femme qui fait don d’elle même à Dieu) qui vont tous les deux se rencontrer par le hasard d’une enquête. « Ce sont deux solitaires », rappelle Eric Gautier. « Jacques s’enferme au début du film chez lui en collant des cartons aux fenêtres. Son traumatisme lui fait refuser le monde réel. Anna est elle une belle jeune femme au visage rayonnant qui s’éloigne de ses contemporains et a choisi de s’enfermer dans la foi. »

Autour de ces deux personnages, le film repose également sur des lieux : « C’est à Gap qu’on s’est installés pour recréer cette petite ville de province où se déroulent les événements. Avec, comme décor central, un ancien couvent abritant la chapelle qui sert dans plusieurs scènes-clés du film. La proximité des montagnes en arrière-plan et la possibilité de partir sur les hauteurs pour le lieu de l’apparition va également dans le sens du film. »
Situé d’abord par le scénario dans le sud-ouest, ce choix des Alpes a aussi permis de s’éloigner de la carte postale de Lourdes et des Pyrénées austères. En plus de la Jordanie et du palais Farnèse, qui abrite l’ambassade de France à Rome (pour recréer le Vatican), quelques jours en Ile-de-France ont été programmés pour des raisons d’aides de la région (le décor de la salle d’interrogatoire, par exemple).

Le chef opérateur souligne aussi l’importance capitale de la sélection et de la gestion des figurants : « Sur ce film, Amélie Duval a fait un extraordinaire travail ». Contactant plusieurs associations chrétiennes, cette dernière a assemblé un groupe de fidèles destinés aux scènes de foule qui étaient l’une des clés de la véracité à l’écran. « Des gens de tous les milieux sociaux », explique le directeur de la photo, « venant certains même de l’étranger, qui entourent les sorties publiques d’Anna avec une sincérité confondante. Pour atteindre ce but, Xavier Gianolli a veillé sans cesse au respect des croyances de chacun, sans jamais prendre partie ni juger. Toutes ces scènes de rassemblements religieux devaient être crédibles, sincères et nourries spirituellement. C’est ce qui devenait passionnant à filmer. » Sans faire trop de spoiler, le ton de l’épilogue maintient d’ailleurs le personnage de Jacques dans un certain mystère.

Sur le choix du format 2,40:1, Eric Gautier s’explique : « Même si le film s’ouvre sur des images documentaires de la guerre en Syrie, et que l’aspect réel a toujours été au centre de la mise en scène, on a tout de même choisi le vrai Scope anamorphique (Panavision série G) pour donner plus d’ampleur au film. « Personnellement, j’aime le romanesque », affirme-t-il. « Je préfère le cinéma de Truffaut à celui des Dardenne. Un parti pris essentiel de Xavier était son envie de filmer des documents, puisqu’il s’agit d’une enquête. Je n’ai jamais aimé filmer les inserts, préférant les relier aux mouvements des acteurs. Mais là, je me suis pris au jeu et je me suis passionné à filmer tous ces lettres, articles, écrits, extraits de films (certains issus de vraies apparitions reconnues par l’Eglise), objets... une multitude d’éléments de documentation que Jeanne Bizard a merveilleusement rassemblés et créés avec minutie. On a filmé ces gros plans presque comme des paysages au point même de passer une journée entière en fin de tournage à capturer avec plaisir tout ce qui nous manquait. »

L’Apparition est également un film avec une palette de couleur très fine, alternant entre des déclinaisons de blancs, beiges et bruns (les décors en à-plat, les costumes religieux). « Même si je reste un amoureux du film, je me suis senti pour ce film attiré par l’envie d’explorer un autre outil, celui de la prise de vues numérique. » Pour aboutir à un choix de caméra, Eric Gautier s’est entouré de Patrick Leplat et Olivier Affre, de Panavision Alga, pour faire toute une série de tests colorimétriques en utilisant la palette fournie par le chef décorateur, Riton Dupire Clément (Ma Loute, Camille Claudel 2003...). « J’ai choisi la Sony F65 qui me donnait un rendu extrêmement subtil, avec beaucoup de nuances. Filmer en quelque sorte un film en couleur... mais presque sans couleurs ! » Capturées en Sony Raw, les images ont été ensuite traitées au sein du laboratoire numérique Ike No Koi et étalonnées par Isabelle Julien.

Galatea Bellugi et Eric Gautier sur le tournage de "L’Apparition"
Photo Shanna Besson
Crucifix et gaffer rouge, pour le regard
Photo Eric Gautier

En lumière, le chef opérateur avoue aimer les accidents : « C’est rare, pour moi, d’utiliser une lumière pure sur un décor. Et ce film n’a pas fait exception à la règle. Mélanger les sources, chercher les choses un peu fragiles, imprévues qui donnent une instabilité aux situations, aux personnages... Dans un décor comme l’appartement fourni à Jacques lors de son enquête, j’aime par exemple mélanger du 4 000 K, du 3 200 K et même des ampoules domestiques encore plus chaudes. »
Sur le décor de la chapelle, un autre exemple : « Un endroit très sombre naturellement et assez grand. La lumière du jour ne rentrait vraiment pas dans ce lieu. J’ai opté pour une ambiance assez sombre et contrastée, en pensant un peu à Gordon Willis, là encore en mélangeant les températures de couleur et en jouant d’un très fort contraste.
On est revenu à l’étalonnage avec Xavier vers quelque chose de plus clair et plus métallique, plus sobre et moins… romanesque... Une image qui évoque plus Dante Spinotti dans Insider, de Michael Mann..., l’une de nos références cinématographiques en matière de film d’enquête. »

Une autre scène qui marque le spectateur est celle de la forêt de nuit dans le dernier acte du film. « C’est une sorte de chemin de croix pour Anna. Une séquence tournée en nuit américaine, pour laquelle j’ai repensé à celle de Pola X que j’avais eu l’occasion de filmer pour Leos Carax. A l’époque, toute la séquence avait été complètement passée en trucage car l’étalonnage numérique était balbutiant (1998). Sur L’Apparition, les choses ont été beaucoup plus simples, en tournant simplement en plein soleil et en ajustant dans certains plans le niveau des ciels avec des masques. Mais la chose qui rend cette scène assez étrange, c’est le montage parallèle avec d’autres scènes qui semblent en plein jour (Vincent Lindon interrogeant le jeune homme dans son vestiaire) pour finir à l’aube quand elle s’évanouit et que l’hélicoptère vient la secourir. On s’affranchit complètement dans cette partie du film de la notion du temps. »

« Outre ce que j’ai évoqué sur la figuration et la mise en scène », explique Eric Gautier, « ce film repose vraiment sur le casting. Vincent Lindon, à qui le spectateur peut instantanément s’identifier, qui joue le rôle très classique du détective. Et Galatea Bellugi, qui porte littéralement le film sur ses épaules. Pour dire, dans la scène de son interrogatoire par la commission d’enquête canonique, Xavier Giannoli a conservé un plan séquence de quatre minutes sur elle. Rare au cinéma. Et totalement invisible tellement elle est dans son rôle... »

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

L’Apparition
Production : Olivier Delbosc (Curiosa Films)
Scénario et réalisation : Xavier Giannoli
Image : Eric Gautier, AFC
Décors : Riton Dupire-Clément, ADC (seconde assistante : Jeanne Bizard)
Son : François Musy
Montage : Cyril Nakache

Dans le portfolio ci-dessous, quelques photogrammes extraits de L’Apparition.

Equipe
Première assistante : Carine Bancel
Chef électricien : Eric Baraillon
Chef machiniste : Gérard Buffard
Opérateur Steadicam : Valentin Monge
2e caméra : Augustin Barbaroux
Etalonnage : Isabelle Julien

Technique
Matériel caméra et machinerie : Panavision Alga (Sony F65, série G Panavision), Panagrip
Matériel lumière : TSF Lumière
Laboratoire numérique : Ike No Koi